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12. La médecine et les femmes

Les médecins ont-ils été davantage misogynes que les autres ? La médecine, comme beaucoup de professions, a été longtemps interdite aux femmes. 

Un Moyen Age  plus ouvert que d’autres périodes de l’Histoire.

Les historiens citent avec complaisance quelques individualités mémorables et rares comme l’athénienne Agnodice qui se déguisa tout de même en homme pour devenir l’élève d’Hérophile à Alexandrie au IVe siècle avant notre ère ou Abella, professeur à Salerne, au XIe siècle, qui écrivit un traité sur le sperme et ce n’était pas la seule femme ayant étudié à l’école de médecine de Salerne sur la rive du golfe de Paestum, au sud de Naples, première université médicale occidentale, fondée avant l’an mille par le grec Pontus, le sarrasin Adela, le juif Helinus et le romain Salernus. Exemple même de la tolérance en plein Moyen Age. On y enseigne en grec, arabe, hébreu et latin. Les femmes sont admises et certaines y professent. Son rayonnement atteint son apogée au XIIIe siècle sous la protection de l’Empereur germanique et Roi de Sicile Frédéric II, à la barbe du pape. Ses élèves essaiment dans toute l’Italie, à Montpellier et au-delà. Mais une telle ouverture d’esprit ne saurait durer et fut progressivement étouffée. La renommée de cette université se maintiendra cependant jusqu’à la Renaissance puis déclinera. Elle disparaît en 1811, liquidée par Napoléon.
Hildegarde de Bingen, mystique bénédictine du XIIe siècle, compositeur de musique, a également écrit un ouvrage de médecine : « Les causes et les remèdes » où elle préconisait surtout l’utilisation des plantes. Visionnaire, elle soutenait que l’esprit des femmes valait celui des hommes.
 
L’art de l’accouchement a été longtemps un domaine strictement féminin. 
Au Moyen Age, les hommes n’assistaient à un accouchement qu’au moment de leur naissance ; au-delà, ce droit n’était réservé qu’aux femmes. Un médecin de Hambourg, habillé en femme pour le faire, fut condamné au bûcher. Les matrones, avant la formation des sages-femmes et leur apparition en milieu rural, avaient également droit au bûcher : la mortalité néonatale était si importante qu’on les soupçonnait d’être des auxiliaires du malin qui – comme chacun sait - se réjouit des enfants morts sans baptême[1]. L’Eglise finit d’ailleurs par enseigner aux accoucheuses les rudiments du baptême et elles s’en acquittèrent par délégation. 
Le corps médical masculin pour respecter la parité mit la main sur l’obstétrique dès la Renaissance. Le premier traité destiné aux sages-femmes est le Jardin des roses pour les femmes enceintes et parturientes  du docteur Eucharius Rösslin de Worms. En France, un peu plus tard, c’est Ambroise Paré qui s’y intéresse et forme des sage-femmes dont Louise Bourgeois qui accoucha Marie de Médicis. Au XVIIIème, Angélique le
Boursier du Coudray issue de l’Office des Accouchées de l’Hôtel-Dieu de Paris, référence de l’époque, entreprit un tour de France, accompagnée d’un mannequin de démonstration, permettant aux novices ou aux matrones de se faire la main. Après la Révolution, ce fût l’Hospice de la Maternité de Port-Royal qui tint la vedette et Marie-Louise Lachapelle qui le dirigeait résista à la forte pression du corps médical qui voulait que les élèves chirurgiens y soient admis. Il est vrai que les élèves sages-femmes y vivaient comme internes pendant un an au moins et que la mixité aurait pu entraîner des travaux pratiques en amont de l’accouchement.
 
Une misogynie "scientifique"
La société a toujours considéré et beaucoup considèrent encore les femmes comme des handicapées. Le milieu médical n’a pas été en reste et au XIXe siècle des travaux pseudo scientifiques ont tenté de donner une caution scientifique à la ségrégation sociale dont les
femmes étaient victimes. « La petitesse relative du cerveau de la femme dépend à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuelle » (Paul Broca, 1861). C’est mieux qu’Hippocrate qui considérait l’utérus comme le cerveau des femmes. Cerveau baladeur, car on a longtemps cru que l’utérus était mobile à l’intérieur du corps. « Quelques philosophes anciens, et Platon lui-même, regardaient la matrice comme un animal, non seulement capable de se mouvoir d’un lieu à l’autre, mais encore susceptible de fureur ». [2]
Le « cerveau utérin » des femmes était pour Hippocrate à l’origine de l’hystérie, névrose volontiers féminine.

De quoi je me mêle ?
Le diagnostic d’hystérie est aisément porté par les hommes lorsqu’ une femme s’oppose à leurs vues ou lorsqu’ils réprouvent ses actions. Ce fût le cas pour Florence Nightingale, jeune fille anglaise de bonne famille, amenée à consacrer sa vie aux malades et aux blessés après une injonction divine. Elle créa en 1860 la première école d’infirmières à Londres et inventa le « nursing ». Lorsqu’elle débarqua avec trente-huit jeunes femmes à l’hôpital militaire de Scutari, dans les faubourgs de Constantinople, en pleine guerre de Crimée, les chirurgiens militaires et les autorités, bousculés dans leur routine ne pouvaient la considérer que comme une hystérique obstinée. Par contre pour les blessés, ce fût « l’Ange de Scutari ». Lorsqu’elle fût atteinte à la fin de sa vie d’une paraplégie que les médecins ne comprenaient pas, c’est évidemment le diagnostic d’hystérie qui leur vint naturellement à l’esprit.

Comment éviter la concurrence des femmes
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, lorsque des femmes veulent devenir médecin, l’opposition est farouche. L’Américaine Elisabeth Blackwell est refusée par douze universités avant d’être admise à la Faculté de Genève, dans l’état de New York, où elle obtient son diplôme en 1849. A Paris, en 1868, c’est une Anglaise qui obtient l’autorisation de s’inscrire à la Faculté grâce à l’appui de l’Impératrice Eugénie et de Victor Duruy, ministre de l’Instruction publique. La même année s’inscrit la première Française, Madeleine Brès, à qui on interdit de se présenter à l’externat. Il faudra attendre 1881 pour l’externat , et 1885 pour l’ internat quand Paul Bert oblige l’Assistance Publique à ouvrir le concours aux femmes. La première interne  est une Américaine, Mrs Augusta Klumpke, future épouse du grand neurologue Jules Déjerine, elle deviendra présidente de la société de Neurologie. La première chef de clinique à la Faculté de Paris n’arrive qu’en 1911[3] . Enfin ce n’est pas avant les années 1930 que des femmes deviennent médecin ou chirurgien des hôpitaux.
Actuellement plus du tiers des médecins sont des femmes et dans quinze ans elles seront la majorité[4].

  

Documentation réunie avec la collaboration de Jean Waligora


[1] J. Delumeau, La peur en Occident, éd Fayard

[2]Joseph Raulin, Traité des affections vaporeuses du sexe 1759, cité par Ph. Brenot, Les mots du sexe, éd L’esprit du temps.  

[3]J.Borgé et N.Viasnoff, Archives des médecins, éd Michèle Trinckvel 1995.

[4] Au 1/01/2005, en France, 54% des médecins actifs de moins de 40 ans sont des femmes

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