Karl Brulloff "Svetlana devinant son futur"
MIROIR
Une jeune femme inquiète regarde son image
Cette image qu’elle aime sans cesse regarder
Le miroir lui offre encore un beau visage
Qu’elle ne peut s’empêcher de voir laid et ridé
Dans le miroir un étranger me regarde étonné
Cette face inversée est pourtant la mienne
Ce n’est pas celle que j’aurais imaginée
Et jamais les mêmes traits ne reviennent
Le miroir comme une horloge implacable
Reflète peu à peu de cruelles apparences
Et même la tristesse de se voir semblable
Ceux qui se mirent avec complaisance
Devraient garder leur image en mémoire
LE DORMEUR DE L’ARENE
C’est une arène ocre bordée d’étables.
La clameur lentement s’est retirée,
Comme meurt une vague sur le sable.
La foule regarde en silence, fascinée.
Le toréador allongé sur son échine,
Tranquille, la tête tournée de côté,
Une main repose à plat sur sa poitrine,
Celle qui tenait son épée abandonnée.
Il paraît endormi, il a terminé son rôle,
La cape au sol comme un drapeau vaincu,
Une flaque de sang près de son épaule,
Du sang que l’ocre de l’arène a déjà bu.
Sable sanglant, jaune et vermeil
Comme le drapeau hispanique et le soleil.
Paul obraska
Vasiliy Polenov "Portrait du conteur Nikita Bogdanov"
LE CONTEUR
Dans le froid de l’hiver et le chaud de l’été
Le conteur s’en va par les chemins boueux
Des chiffons couverts de paille aux pieds
Revêtu de ses hardes déchirées de gueux
C’est un roi qui va de village en village
Reçu avec joie dans chaque chaumière
Les serfs offrent eau et pain en partage
Et les animaux la tiédeur des litières
C’est un roi sans terres et sans bagages
Son royaume sans limite est celui des rêves
A la veillée la flambée éclaire les visages
Tournés vers le conteur qui parle sans trêve
Il allume des étoiles dans les yeux de chacun
Elles illuminent pour un soir leur vie sacrifiée
Les contes terminés et quand l’âtre s’éteint
Les serfs sur leurs paillasses continuent à rêver
Demain le roi en guenilles reprendra le chemin
Dans le froid de l’hiver et le chaud de l’été
Il ira de village en village le bâton à la main
Partager son royaume de rêves éveillés
Paul Obraska