Le 10 mai aux étudiants de l'université Lumière Lyon-II un professeur (sic) a trouvé bon d’employer l’écriture dite inclusive (dont le résultat est d’exclure tout le monde) pour rédiger un sujet d’examen, ce qui lui a permis de libérer sa créativité en inventant des mots comme : « Touz », « Als », « appelæ »…Mais à Grenoble le tribunal administratif a annulé le 11 mai les statuts du service des lettres de l'université de Grenoble-Alpes, eux aussi rédigés en écriture inclusive depuis 2020.
Le Point a demandé son avis au linguiste Jean Szlamowicz. Celui-ci qualifie ce langage biscornu et bègue d'« ésotérisme illuminé ». Il s'exprime en connaisseur outré sur l'absurdité qui tente d'envahir nos universités au nom du Bien :
« C'est l'illustration d'un phénomène farcesque, visiblement suffisamment consensuel dans ces milieux spontanément activistes : la confusion des signes linguistiques avec des personnes humaines. Des gens parfaitement ignorants de la réalité scientifique de la langue s'autorisent à légiférer à partir de leurs conceptions de la morale et de leur interprétation symbolique sauvage. Ils prétendent alors « inclure » en fonction d'une croyance à la représentation de l'ontologie humaine par les signes linguistiques. C'est une mystique délirante, un désir fou – avec un horizon totalitaire parfaitement assumé. L'idée que la langue doive « représenter » des êtres dans un sens politique témoigne d'une perte totale de rationalité – comme s'il était concevable qu'une langue parfaite ait des vertus magiques qui résoudraient les maux de la société. C'est un ésotérisme illuminé qui détourne complètement la nature même des phénomènes sociaux qui ne dépendent certainement pas de la grammaire ou de l'orthographe !
Cet entrisme pseudo-progressiste se trouve, en tout cas, en flagrant décalage avec les exigences institutionnelles. L'enseignant est censé se comporter en modèle, et non pas instrumentaliser sa position afin de diffuser ses priorités idéologiques personnelles. On est tenté d'y voir une forme de détournement de l'autorité publique. L'enjeu, c'est la banalisation de propositions idéologiques complètement partisanes. Cette normalisation ne tient que par l'emploi du mot « inclusif » qui établit sa moralité par le seul fait que son antonyme est la notion d'exclusion.
Il n'y aurait donc plus de graphie commune : ce qui compte, c'est d'exhiber sa bonne volonté politique, sa soumission idéologique… et de le marquer dans l'orthographe.
Seuls quelques idéologues exercent une pression pour imposer leur lecture fantaisiste et partiale de la langue. Le rationalisme se porte encore bien en France. Mais est-ce durable avec des enseignants de plus en plus gagnés à la cause inclusiviste ? Les savoirs disciplinaires sont de moins en moins maîtrisés, mais que d'arrogance vertueuse chez ces petits intellectuels !
Comme le lieu de cette bataille est l'enseignement, cela conditionne la diffusion des connaissances, voire substitue aux connaissances des postures morales. Le marquage des préférences idéologiques dans l'écriture est d'une gravité radicale. Cela revient à instaurer un signalement personnel volontaire où chacun doit manifester le camp auquel il appartient par sa pratique linguistique. On construit ainsi les conditions d'une bataille rangée où l'on peut compter ses alliés et ses ennemis. L'agit-prop remplace la culture, le marquage binaire et polarisant – pour ou contre – remplace la pensée.
Le faux savoir est pire que l'ignorance. Croire que l'on sait mieux que les autres comment changer la société en imaginant que l'orthographe est la clé d'une réforme des mentalités repose sur le réflexe moutonnier consistant à se placer au-dessus des autres. C'est une logique de parti, voire de secte…Ne pas se laisser intimider par l'air du pseudo-progressisme. Car c'est l'un des arguments creux qui séduit tant les faibles, celui qui consiste à faire miroiter une appartenance au camp du Bien, le rabâchage de l'inclusivisme se présentant comme le sens même de l'Histoire. »
Illustrations : Gustave Caillebotte : au début « Portrait de E.-J. Fontaine, libraire. A la fin : « Portrait de Henri Corbier »