En démocratie, le peuple peut s’exprimer librement par son bulletin de vote ou en manifestant sa protestation ou ses revendications dans la rue ou par ses grèves. Lorsque cela ne lui suffit pas, il cède à la violence, sans même savoir ce qu’il veut vraiment et s’attaque aux institutions qui lui permettent pourtant de s’exprimer. Il devient alors une populace privée de raison et donc imperméable à tout argument ou à toute concession. Un peuple peut vouloir construire, une populace ne veut que détruire ce qui est, enivrée par sa puissance, en espérant dans le chaos trouver pour certains une situation qu’ils prétendent mériter en prenant la place de ceux qu’ils détruisent. Les Français ont la fâcheuse tendance de vouloir rejouer la Révolution de 1789 à la moindre occasion.
Dans « La généalogie de la morale », Nietzsche voyait le ressentiment comme l’expression d’une aspiration vaine et désespérée à « être quelqu’un autre » : « Sur ce terrain du mépris de soi, véritable marécage, pousse toute mauvaise herbe, toute plante vénéneuse, tout cela petit, caché, trompeur et fade. Ici grouillent les vers de la vengeance et du ressentiment ; ici l’air empeste de choses secrètes et inavouables ; ici se trame constamment la conspiration la plus méchante, la conspiration de ceux qui souffrent contre ceux qui ont réussi et vaincu ; ici la simple vue du vainqueur excite la haine. Et que de mensonges pour ne pas reconnaître que cette haine est de la haine ! » ( cité par Pierre-Antoine Delhommais dans un éditorial paru dans Le Point du 29/11/18)
La populace se formait par contagion, uniquement dans la rue, son degré d’intelligence étant inversement proportionnel au nombre de participants réunis en un même lieu. Aujourd’hui, la phase initiale de sa formation se fait à domicile, dans son fauteuil, bien au chaud, en famille devant un écran par contagion virale électronique.
Il peut s’agir de l’écran de TV livrant en boucle des images, des commentaires de politologues ou d’experts, ceux des journalistes qui ont enfin quelque chose à commenter et font de l’audimat, ceux des inconnus que l’on interroge avec gourmandise et qui ne représentent souvent qu’eux-mêmes (et c’est heureux car leur discours est souvent affligeant), accédant ainsi et de façon miraculeuse à leur quart d’heure de célébrité. Et tout ce beau monde mousse et se fait mousser en mettant de l’huile sur le feu.
Et la température monte dans les foyers.
Il y a, bien sûr, l’écran d’ordinateur ou même du smartphone où sans bouger on peut s’exciter en regardant ce qui se déverse sur les réseaux sociaux : de la colère, des revendications sensées ou farfelues, des mensonges mobilisateurs, des appels à la violence ou même au meurtre, et à la destruction inconsidérée des institutions puisque, étant en démocratie, ce qui les remplacera risque d’être pire que ce qui est.
Une soupe redoutable bien chauffée par des politiciens irresponsables qui espèrent à cette occasion prendre le pouvoir qu’ils ont été incapables de conquérir, et dont on devine ce qu’ils pourraient en faire.
Et la température monte dans les foyers jusqu’à incendier la rue.
Illustration de Chu Teh-Choun