J'ai marché. D'abord pour rejoindre la place de la République. Les transports en commun (gratuits) ne déposaient les futurs marcheurs qu'à distance et débordaient de voyageurs. Les quais du métro et les arrêts de bus étaient combles. Pas la moindre bousculade.
Les gens convergeaient tranquillement par les rivières des rues, les fleuves des boulevards pour rejoindre la mer humaine dont les têtes oscillaient comme des vaguelettes. La mer était calme.
J'ai marché au milieu de mes congénères de toutes les couleurs et de tous les âges. Dès le soir de l'attentat beaucoup étaient déjà descendus dans la rue sans que personne le leur demande, avec dans les mains ce slogan tout bête et pourtant unificateur : « Je suis Charlie ».
J'ai marché comme des millions de Français l'ont fait spontanément. Nous n'étions ni de gauche, ni de droite. Nous étions là, réunis par un même impératif : la révolte contre le fanatisme et la bêtise meurtrière et pour la défense de la liberté. Cette liberté qui permet à des journalistes et des dessinateurs de s'exprimer, pas toujours avec le meilleur goût, mais en ne maniant que la dérision, pas la haine.
J'ai marché fraternellement avec les autres pour une idée, un principe qui paraissait à chacun important de défendre et qui nous réunissait par delà tous les clivages qui pouvaient nous séparer
J'ai marché, étonné de voir ce peuple que l'on disait apathique et désabusé, lancer des salves d'applaudissements, brandir des drapeaux français et entonner timidement la Marseillaise comme s’il avait perdu l’habitude de la chanter. Etonné de voir ce peuple remercier les policiers dont certains avaient donné leur vie pour nous défendre.
J'ai marché, heureux d'être là, d'appartenir à cette nation, à ce peuple descendu en masse dans la rue au nom des principes qui ont forgé la République et en montrant à quel point il y tenait.
J'ignore ce qu’il en sortira, probablement rien. Car je ne crois pas aux phrases toute faites comme « un avant et un après » ou « plus jamais ça », mais je suis content d'avoir marché, lié à d'autres par un sentiment commun. Une marche calme, puissante, d’une ampleur que je n'avais encore jamais vue et que je n'aurai sans doute plus jamais l'occasion de vivre.