La médecine utilise le corps des autres. Greffe d’organe du mort au vivant, trafic d’organe d’un vivant démuni à un vivant fortuné, location de l’utérus d’une mère porteuse dans la gestation pour autrui (GPA) dans le cas où une femme désirant un enfant n’a plus d’utérus ou un utérus incapable d’assurer la nidation d’un embryon. L’exemple vient de haut : les chrétiens ne considèrent-ils pas la Vierge Marie comme une mère porteuse et l’enfant Jésus comme le fruit d’une gestation pour autrui ?
De nombreux pays ont légalisé cette GPA, en l’encadrant plus ou moins pour ce qui concerne la rémunération de la porteuse et la législation en cas de conflit entre la femme qui a assumé la gestation et les parents « intentionnels » à l’origine de l’apport génétique partiel ou total de l’embryon, conçu in vitro et implanté par insémination dans le corps de la porteuse. Le cas de l’enfant abandonné en raison d’un divorce des parents demandeurs pendant la gestation s’est déjà posé et qu’en est-t-il d’un enfant malformé ne répondant pas à la commande ? Il est trop tôt pour juger des conséquences sur l’enfant dont la naissance a été ainsi multi-assistée.
Pour l’instant en France, la GPA n’est pas autorisée, mais dans la perspective d’une révision de la loi de bioéthique (qui sera discutée à l’Assemblée Nationale à partir du 8 février 2011), cette question est vivement discutée. L’Académie de Médecine est contre, le Sénat plutôt pour, les gynécologues et les intellectuel(le)s sont divisés.
Ceux qui sont pour séparent maternité et gestation, considèrent que le désir d’enfant est un droit (qui pourrait s’étendre aux homosexuels masculins), parlent de la GPA comme d’un don généreux et qu’aller à l’étranger pour trouver un ventre à louer est difficile, ne serait-ce que pour le statut juridique de l’enfant une fois rapatrié.
Ceux qui sont contre sont heurtés par l’instrumentalisation du corps d’autrui, estiment qu’en dehors du cercle familial, il y aura commerce du corps à l’égal de la prostitution et considèrent que la GPA peut être assimilée à de l’esclavagisme (voir la publicité sur internet pour la « maternité de substitution » en Ukraine). En outre la gestation n’est pas simplement le port d’un fœtus par une machine inerte, il existe des interactions entre la mère et l’être qu’elle porte et un risque pour les deux. Le fait qu’elle soit autorisée à l’étranger n’est pas un argument.
Je suis de ceux-là, et je pense que ce n’est pas parce que l’on sait faire quelque chose en matière médicale ou scientifique que l’on doit la faire, mais l’expérience prouve que, tôt ou tard, elle finit par être faite.
C’est que la conception de l’enfant est devenue ces dernières décennies une affaire médicale : banques de gamètes, insémination artificielle en dehors du sexe, fécondation in vitro en dehors du corps.
On peut certes arguer que la procréation est une fonction de l’organisme et que le médecin aide à réaliser ce que le couple ne peut pas faire seul. En fait, ce qui est réellement du domaine médical est le traitement de la cause de la stérilité. La procréation assistée, qui ne traite pas la cause de l’infertilité mais qui la contourne, ne soigne pas une maladie mais répond au désir d’enfant.
Aussi respectable soit-il, ce désir est une convenance personnelle et non pas à une altération de la santé de l’individu ou à un problème de santé publique. On traite (avec risques) une incapacité sans risque et non une pathologie, même si cette incapacité est mal vécue. On intervient pour le confort psychologique des personnes et dans un souci d’égalité cette intervention est prise en charge par la collectivité.
C’est l’utilisation de la médecine pour obtenir ce que l’on veut, comme l’est la chirurgie esthétique pour devenir ce que l’on rêve d’être.
Je pense qu’il ne faut pas aller trop loin pour satisfaire les désirs de chacun et qu’il y a des convenances qui finissent par devenir inconvenantes.
Illustration : Chagall « Naissance »