J’ai vécu l’époque des salles communes dans les hôpitaux où les malades étaient couchés dans des lits disposés sur trois rangées dans de vastes salles aux voutes antiques, la rangée du milieu sous le regard des deux autres et loin des fenêtres étant la moins bien lotie. L’examen des malades se faisait devant tout le monde, et si certains médecins s’arrangeaient pour que le corps des malades examinés ne soit pas visible, d’autres ne prenaient pas cette peine. Il était courant, quand j’étais jeune étudiant, d’assister à l’examen d’un malade exposé dans un amphithéâtre. A l’époque j’ai été outré par le manque de respect que j’ai pu parfois constater vis à vis des malades, mais qui n’était heureusement le fait que de quelques individus qui, quelles que puissent être leurs compétences, n’avaient pas leur place en médecine.
Les choses ont heureusement évolué, mais nous sommes progressivement passés de l’irrespect du patient à l’irrespect du médecin, et celui-ci finit aujourd’hui par redouter d’être agressé verbalement et/ou physiquement. Les agressions se multiplient et récemment un cabinet médical a demandé la présence d’un vigile.
Le langage a changé, on parle volontiers pour désigner un patient, d’usager du service de santé, et à présent de consommateur de soins. Le citoyen s’est transformé en consommateur et son ambition en consommation. Le soin devenant un produit comme un autre, distribué à distance dans des cabines ou à domicile avec ou sans abonnement. Après les distributeurs de préservatifs au coin des rues nous attendons les distributeurs de médicaments.
Les entreprises investissent les lieux publics pour appâter le client. Après les pharmacies, des cabines de téléconsultation médicale vont être installées dans les gares des zones où l’accès au soin est insuffisant, en remarquant que ce sont justement ces zones qui sont mal desservies par la SNCF, 300 gares devraient être équipées d’ici 2028. Les voyageurs pourront ainsi consulter un médecin en attendant leur train, ce qui implique nécessairement que le temps réservé à cette consultation sera limité : « excusez- moi (politesse présumée mais incertaine), mon train arrive… ». Un infirmier devrait être présent. Médecins et infirmiers se raréfiant, on se demande d’ailleurs où l’entreprise va trouver tout ce beau monde.
Et l’Assurance maladie va rembourser (et donc favoriser) ces dangereux ersatz de médecine. Cependant, si les téléconsultations se déroulent réellement en présence de personnel infirmier, elles seront bien moins dangereuses, mais elles seront toujours incomplètes et sources d’erreurs médicales.
1er Iilustration : Steen "Femme malade".
2ème illustration : Pierre Aristide André Brouillet "Une leçon clinique à la Salpêtrière (par Jean Martin Charcot)" 1887