Le Sénat a adopté le 7 novembre la suppression de l’aide médicale d’Etat (AME) qui couvre intégralement les frais de santé des étrangers et les personnes à leur charge en situation irrégulière présents en France depuis au moins trois mois (elle concernerait 400000 personnes pour 1,2 milliard d'euros). A noter que parmi les sénateurs ayant voté la réforme figuraient une quinzaine de soignants. Le dispositif qui devrait remplacer l'AME serait l’aide médicale d’urgence (AMU). J’ignore ce que devrait recouvrir exactemeent cette AMU en sachant que la notion d’urgence est élastique et comme le disaient jadis mes aînés avec une certaine légèreté : « il n’y a pas d’urgence, il n’y a que des gens pressés ».
Il faut avouer que l’AME (qui n’est pas applicable à Mayotte) comporte trois paradoxes :
D’abord que l’on invite un clandestin à bénéficier d’un droit en remplissant des formulaires qu’il doit déposer lui-même dans un organisme officiel. Un clandestin qui doit sortir officiellement de la clandestinité pour réclamer un avantage, pour lui et sa famille, qui lui sera accordé s’il remplit les conditions de son attribution.
Ensuite une des conditions de cette attribution est la précarité et le manque de ressources, mais en tant que personne en situation irrégulière, il lui est, en théorie, interdit de travailler.
Enfin, bien que clandestin, tous les soins médicaux, en ville ou à l’hôpital, les examens et les médicaments seront totalement gratuits, y compris soins dentaires, lunettes, et appareils auditifs sans bénéficier toutefois de l’aide à la procréation et les vacances en cure thermale. Alors que les personnes en situation régulière et les citoyens français doivent payer une partie de leurs soins.
A noter que si un clandestin est retenu, maintenu ou en instance de reconduite à la frontière dans un centre de rétention administrative, ou libéré après une détention, il peut être admis à l'AME pour bénéficier de soins si son état de santé le nécessite.
J’ai vu passer un sondage montrant que les médecins généralistes étaient en majorité (70%) pour la suppression de l’AME telle qu’elle est actuellement. Lors de ma pratique j’ai eu très peu de patients à l’AME, mais je n’ai jamais été remboursé par l’Etat pour les soins donnés.
Les Hôpitaux publics et privés, les cliniques et les mutuelles sont très opposés à la suppression de l’AME. D’abord (et peut-être avant tout), parce que c’est un manque à gagner, mais à côté de cette affaire de budget, les médecins risquent de se retrouver devant des situations difficiles sur le plan éthique : peut-on refuser de soigner un malade, même si sa maladie n’est pas mortelle, alors qu'il n'a pas les moyens de payer les soins ? Les deux paragraphes du serment d’Hippocrate leur interdisent de s’abstenir :
« Je respecterai toutes les personnes, leur autonomie et leur volonté, sans aucune discrimination selon leur état ou leurs convictions. J’interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité. »
« Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me les demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire. »
Quant à l’intérêt de soigner les clandestins pour préserver la santé de la population, ce n’est vrai que pour les maladies infectieuses, mais il aussi vrai qu’une personne ne recevant aucun soin ou atteint d’une maladie chronique, et dans une situation précaire, risque davantage que les autres de contracter une infection et de la transmettre.
Illustration : Anne-Louis Girodet : Hippocrate refusant d’intervenir lors d’une épidémie dévastant les troupes perses malgré les présents offerts par leur roi Artaxerxès, ennemi des Grecs. Comme quoi Hippocrate ne suivait pas son serment.