En matière scientifique faut-il tout dire ? Le scientifique est-il responsable de ce qui est fait de ses travaux ? Les recherches scientifiques comportent toujours une part d’hypothèses, elles sont heureusement soumises à critique, et souvent controversées. Mais si elles sont publiées et diffusées dans le public, les non scientifiques pourraient les considérer comme certaines et définitives en raison du sérieux des revues scientifiques, surtout si elles viennent étayer leurs convictions.
C’est ainsi que les études sur le génome humain peuvent conduire à donner au déterminisme héréditaire une part plus ou moins grande à l'origine des capacités et des comportements d'un individu. Quand il est estimé que la part attribuée à l'hérédité est quasi exclusive, cela vient conforter les thèses sur la hiérarchie des groupes humains, en attribuant l'essentiel de ce que nous sommes à la panoplie des gènes porteurs des codes de fabrication des protéines indispensables au fonctionnement cellulaire. Mais en dehors des maladies génétiques où il manque dans l'ADN transmis par les parents le modèle pour fabriquer un seul facteur dont l'absence provoque la maladie, nous ignorons le rapport exact entre les protéines fabriquées selon le code génétique (l'inné), l'environnement (l'acquis) et les capacités ou les comportements d'un individu. Ce que nous sommes dépend de multiples facteurs dont le hasard fait partie.
J’ai lu que l’assassin de Buffalo qui s'était livré à une tuerie d'Afro-Américains faisait référence dans son manifeste à une analyse génomique publiée dans Nature Genetics allant dans le sens d’un déterminisme génétique dominant, car pour elle, des traits aussi complexes que l’intelligence et la réussite scolaire seraient inscrits, pour une part importante, dans nos gènes. Le passage au meurtre appuyé sur des résultats scientifiques incertains est, lui, un signe certain de folie.
Si l’on peut faire un mauvais usage de la science (ce qui est le cas dans la conception et la production des armes de plus en plus destructrices), doit-on toujours publier les résultats des recherches ? Faut-il censurer ce que nous pensons savoir ou le diffuser alors que ce savoir pourrait être remis en question dans l’avenir, mais conforter dans le présent les convictions dangereuses de certains ? « La revue Nature Human Behaviour, éditée par le groupe Springer Nature, a institué en août 2022 de nouvelles règles éthiques pour les chercheurs désireux d’y publier leurs travaux. En particulier, la revue annonce qu’elle ne publiera pas de contenus « fondés sur l’hypothèse d’une supériorité ou d’une infériorité biologique, sociale ou culturelle inhérente d’un groupe humain par rapport à un autre, en fonction de la race, de l’origine ethnique, de l’origine nationale ou sociale, du sexe, de l’identité de genre ».
Si l’on comprend les bonnes intentions de la démarche, on peut se demander d’emblée où seront ses limites. Nous avons connu dans le passé la science mise au service d’une idéologie, qu’il s’agisse du communisme ou du nazisme. Des scientifiques ont d’ailleurs protesté contre ce filtre imposé par la revue : « le psychologue cognitiviste Steven Pinker, de l’université Harvard, a aussitôt annoncé son intention de boycotter la revue, devenue à ses yeux « promotrice d’un credo politique. « Comment savoir si les articles ont été expertisés pour leur véracité plutôt que pour leur conformité au politiquement correct ? ». Spécialiste en neurosciences, Franck Ramus constate dans une tribune publiée par l’Express : « Le chercheur que je suis, impliqué dans la diffusion des connaissances scientifiques, trouve problématique de désinformer sciemment la population, de promouvoir une vision fausse ou incomplète de l’être humain, sous prétexte que cette vision fausse servirait une bonne cause, qu’elle aurait des conséquences sociales plus bénéfiques qu’une vision juste et complète. J’ai du mal à me convaincre que l’ignorance scientifique puisse être bénéfique (a fortiori chez des enseignants), et une politique prônant la désinformation "pour la bonne cause" ne m’inspire aucune confiance ».
Quand on commence à censurer des travaux scientifiques, alors qu’ils obéissent aux critères de la recherche, au profit de ce que l’on considère comme une bonne cause, on pourrait également taire les effets secondaires possibles d’une thérapeutique ou d’un vaccin pour ne pas nourrir la défiance du patient et ainsi défavoriser son adhésion au traitement, alors que d’y adhérer est de son intérêt. Notons que la notice qui accompagne chaque médicament est d’une transparence peu rassurante mais qui s’explique plus pour des raisons juridiques que par la sincérité des laboratoires.
Source : Les citations ont été tirées d'un article de Aurélie Haroche paru dans le Journal International de Médecine.
Illustration : Magritte