Dans ma carrière j’ai été responsable pendant des années d’un service de réanimation, qu'il serait plus juste de dénommer "unité de soins intensifs". C’est incontestablement un poste difficile et je conçois qu’en ce moment il doit être épuisant. Je m’étonne d’ailleurs que des responsables de services des urgences ou de soins intensifs aient le temps d’écumer quotidiennement les plateaux TV, ou alors ils ne sont pas si débordés qu’ils le prétendent.
Cette intervention des soignants dans la sphère politique me met mal à l’aise. Bien sûr, ils sont en premier ligne, et toute décision politique a un impact sur leur quotidien et leur activité, mais chacun son domaine. Ils doivent conseiller, ils doivent faire remonter les informations les plus exactes possibles, alors que cette tribune étale leur désaccord en public et impose un véritable chantage au gouvernement, ce qui n’exclut pas des arrière-pensées politiques.
Cette tribune est à mon avis nocive. Nocive, car elle vient aggraver l’angoisse de la population qui subit – parfois mal – cette pandémie qui n’en finit pas, et elle poussera peut-être certains à éviter – dangereusement - l’hospitalisation. Elle décrédibilise davantage les décisions gouvernementales qui doivent être suivies si on veut limiter les contaminations, un exécutif dont le crédit est largement entamé par les erreurs et les incohérences passées et il n’avait pas besoin de ça.
Cette tribune ne rend service ni au gouvernement, ni à la population, et le corps médical n’en sortira pas grandi alors qu’il fait largement son devoir en ville et dans les établissements hospitaliers. J’ajoute que les médecins font toujours des tris entre les patients dans la détermination des indications : un traitement est choisi ou l’abstention thérapeutique est décidée en fonction du terrain et de l’âge, mais le tri évoqué par cette tribune est l’abstention obligée, une perspective qui me paraît finalement peu probable.
Illustration : dessin paru dans Marianne du 2 avril.