C’est ainsi que le principe de précaution a des effets pervers, et finit par aller contre l’intérêt de la population. Nous sommes de nos jours d’une prudence extrême, et les politiques vivent dans la trouille, ne serait-ce que devant les retombées judiciaires possibles. Leur attitude incertaine et les décisions prises à propos du vaccin AZ vont braquer la population contre lui, le mal est fait, et cela ne va pas encourager le personnel soignant à se faire vacciner, ce qui nous promet des foyers épidémiques hospitaliers supplémentaires dont on aurait pu se dispenser.
Il est normal que les médecins prennent toutes les précautions pour exposer les patients au moindre risque dans leurs interventions thérapeutiques, mais quelles que puissent être ces précautions, le risque iatrogène existe toujours, et à l’échelle d’une population on est obligé de faire une estimation entre le risque couru et le bénéfice escompté, entre le risque individuel et le bénéfice pour la collectivité. Le principe de précaution, au contraire, consiste à s'abstenir d'agir quand on estime que cette action présente un risque potentiel même s'il est discutable. Cette abstention peut parfois avoir des conséquences plus délétères que l'action écartée.
La médecine ayant été longtemps essentiellement empirique, on imagine ce que le principe de précaution s’il avait été appliqué dans le passé aurait eu comme conséquences, notamment pour la découverte de la vaccination qui consiste à provoquer volontairement une maladie légère pour en éviter une sévère, éventuellement mortelle.
Ce fut une découverte des paysans chinois et turcs, exploitée par la médecine occidentale. Les paysans d'Anatolie frottaient le bras scarifié de leurs enfants avec du pus de varioleux convalescent pour les préserver de la petite vérole. Au XVIIIe siècle, Lady Montaigu Wortley, femme de l'ambassadeur d'Angleterre à Constantinople, fit ainsi inoculer ses enfants et ramena la « variolisation » en Angleterre. La pratique se répandit, notamment en France, où le médecin de l'aristocratie, Théodore Tronchin, inocula - on disait « tronchina » - des milliers d'enfants. Mais la maladie provoquée pouvait se révéler dangereuse : un enfant sur cinq en mourrait. On finit par en interdire la pratique pour la reprendre après la mort de Louis XV et sacrifier un enfant pour en protéger quatre.
C’est après bien des hésitations que l'Anglais Edward Jenner inocula, le 14 mai 1796, à James Phipps âgé de huit ans, la variole des vaches ou vaccine dont les pustules des pis transmises aux vachers semblaient les préserver de la variole. La vaccination fût heureusement un succès et conquit l'Europe, non sans oppositions, jusqu'à la lointaine Russie où la Tsarine adopta le premier enfant vacciné, qu'elle appela Vaccinof.
Jenner avait découvert la vaccination naturelle, un siècle plus tard Pasteur mit au point la vaccination avec des germes de la maladie même. Ce sont encore des enfants qui essuyèrent les plâtres. Joseph Meister, neuf ans, puis Jean-Baptiste Jupille, berger jurassien de quinze ans, échappèrent par miracle à la rage alors qu'il n'y a pas de preuve certaine qu'ils en étaient atteints. Par la suite plusieurs vaccinés moururent de la rage. L'hygiéniste et Doyen de la Faculté de Paris Paul Brouardel, qui en avait la preuve, dissimula heureusement la vérité pour sauver la vaccination. Car Pasteur avait raison. Les vaccinations obligatoires, qui consistent à sacrifier quelques rares individus pour le bien du plus grand nombre, ont permis l'éradication de la variole et la quasi disparition des maladies infantiles les plus graves comme le croup et la poliomyélite.
Illustration : Gaston Melingue « Edward Jenner, la première vaccination »