Notre ministre de l'intérieur vient de découvrir le transfert de responsabilité. Il propose, en effet, que les psychiatres aident la police à dépister les individus susceptibles d'adopter les thèses de l'islam radical au point de vouloir passer aux actes terroristes, en avançant que le recours à la médecine est justifié par la fréquence (1/3) des troubles psychologiques constatés chez les individus qui font l'objet d'une surveillance dans le cadre d'une prévention des méfaits de l'islamisme.
Ce sont probablement les personnes « bien connues des services de police » et qui deviennent bien connues de tout le monde au lendemain des assassinats qu'elles commettent ou qu’elles tentent de commettre.
Cette notion de « troubles psychologiques » est d'ailleurs assez ambiguë. Peut-on considérer le fanatisme comme un « trouble psychologique » ? Croire posséder l'unique vérité et vouloir l'imposer à tout le monde, au besoin pas la force, me paraît plus tenir du délire que de l'équilibre mental. Mais, inversement, considérer que ceux qui adoptent une idéologie extrêmiste ressortent tous de la psychiatrie, c'est en quelque sorte nier la force de l'idéologie elle-même, et vouloir ainsi se rassurer : ce sont des « fous », il ne reste plus qu’à les dépister et à les soigner. Ce qui conduirait - le comble - à mettre en cause leur responsabilité !
Quoi qu'il en soit, demander aux psychiatres de prévoir un passage possible à l'acte est illusoire, sauf s'il s'agit d'un débile profond avouant plus ou moins son désir de tuer. On sait qu'après un attentat les voisins et l'entourage font souvent part avec étonnement de la douceur, de la gentillesse, de la réserve dont faisait preuve l'assassin de masse.
Par contre, si l'on peut douter de l'efficacité de la démarche médico-policière, on ne doute pas de son intérêt politique puisque si une surveillance est relâchée avec l'aval du psychiatre, la responsabilité d'un passage à l'acte incomberait autant au psychiatre qu'à la police ou à la justice. Ce cas de figure est largement illustré par les récidives criminelles non prévues après examen psychiatrique (voir « Le mal mâle »).
On ne s'étonne donc pas des réactions négatives des psychiatres qui se sont exprimés, outre le rappel du secret médical par le Conseil de l'Ordre (qui peut cependant être levé en cas de danger). Par ailleurs, on peut se demander comment la chose serait organisée : examen psychiatrique de tous les fichés S ? Assorti peut -être de soins dévoués mais néanmoins attentifs ? Et dans le cas où l'individu parait dangereux : surveillance accrue (dont on connait les aléas) ou internement ? Ce dernier dispositif sécuritaire étant très mal vu dans un Etat de droit pour un présumé innocent.
Une réaction des psychiatres à laquelle il fallait s'attendre est la dénonciation de l'amalgame*. L’amalgame est de nos jours une valeur sûre. Comment ! Il est scandaleux de rapprocher maladie mentale et terrorisme ! C'est stigmatiser la maladie mentale, la stigmatisation étant le corollaire de l'amalgame. Donc, il ne faut pas dire que certains islamistes sont manifstement déséquilibrés. Curieux, si l'on trouve des troubles psychologiques chez un certain nombre de terroristes, cela ne veut pas dire que les malades mentaux sont dangereux et prêts à organiser des actes terroristes. La crainte de l'amalgame encourage le déni. Lorsque deux groupes humains ont un point commun cela ne veut pas dire que si l'un des groupes est dangereux, l'autre l'est automatiquement. Cette crainte de l’amalgame conduit à vouloir interdire de signaler le point commun qui, en soi, n’est pas condamnable mais dont il faut tenir compte.
* Aujourd'hui, "l’Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapés psychiques a vivement réagi en regrettant cet « amalgame » entre terroristes et personnes atteintes de troubles mentaux."