217. Les savants et les faucheurs
Le 30 juin 2016 une centaine de scientifiques de nationalité différente (quatre Français) tous couronnés par un prix Nobel (dont une quarantaine par celui de médecine) et représentant un 1/3 des lauréats encore en vie, ont publié une lettre adressée à l’ONU et aux gouvernements du monde entier leur demandant de désavouer la campagne de Greenpeace contre les OGM et notamment contre le riz doré transgénique enrichi en vitamine A.
Il est difficile de contester la compétence de ces scientifiques de haut niveau comme il est difficile de penser que plus de cent savants de cette trempe ont été achetés par Monsanto.
Le premier argument avancé est l’innocuité des produits alimentaires génétiquement modifié. Ce qui est logique car tout le vivant qui nous entoure (dont nous-mêmes) a été et continue à être génétiquement modifié (jusqu’à l’introduction de bactéries dans le cytoplasme de nos cellules dont la descendance constitue nos mitochondries), sinon nous serions restés au stade de l’amibe.
La structure de l’ADN est commune à tous les vivants et la petite séquence modifiée pour apporter une résistance ou un apport nutritif est constituée des mêmes bases* que le reste. Son ingestion ne peut avoir la moindre conséquence sur notre organisme car le gène modifié par rapport au modèle naturel n’a aucune chance de s’introduire après digestion dans le génome du consommateur.
D’ailleurs nous ingérons des fruits, légumes et céréales dont l’ADN a été modifié par les agriculteurs depuis fort longtemps. Mais cette modification a été obtenue par sélection et/ou hybridation, donc de façon dite naturelle. Le grand mot est lâché. Ce que les écologistes n’aiment pas c’est l’intervention humaine directe qui ne peut être que nocive, mettant quasiment sur le même plan le risque des biotechnologies et celui de la pollution de l’atmosphère.
Rien n’est plus efficace pour condamner les OGM et en détourner la population que la peur. Source d’angoisse et de méfiance amplement diffusées sur les réseaux sociaux dont l’appétence pour les complots n’est jamais assouvie.
Depuis le temps où ces OGM sont sur le marché, il n’a été relevé aucun accident que l’on pourrait leur attribuer (ce qui n’est pas le cas de l’agriculture biologique). Mais comment démontrer qu’il n’y en aura jamais ? Le principe de précaution est très subtil.
Le second argument de ces scientifiques est « moral » : la lutte contre la malnutrition permise par les plantes modifiées. Notamment par le riz doré, enrichi en vitamine A, qui aurait "le potentiel de réduire ou d'éliminer la plupart des décès et maladies" causés par une carence en vitamine A. En 2013, l’OMS estimait à 250 millions le nombre de personnes souffrant de cette carence dont 40% d’enfants de moins de 5 ans. Une déficience qui provoque entre 250 000 et 500 000 cécités et une mortalité pour la moitié des enfants dans l’année suivante.
Greenpeace avance que l’efficacité du riz doré pour lutter contre la carence en vitamine A n’est pas prouvée, et ajoute que la "seule solution garantie" pour régler le problème de la malnutrition est "une alimentation saine diversifiée". On peut rêver.
Il apparaît que l’opposition des écologistes (qui peut aller parfois jusqu’à la violence) aux OGM n’est pas de l’ordre du savoir mais de l’idéologie. Si la défense de l’agriculture traditionnelle peut se justifier, ce n’est pas le cas de la diffusion d’une peur sans fondement. Il est certain que l’introduction des OGM oblige l’agriculteur à acheter ses semences et le rend dépendant des grandes compagnies qui les vendent. Elle conduit à une industrialisation et à la disparition des petites propriétés, ce qui n’est pas sans conséquences.
On peut le regretter, mais ces changements se sont avérés efficaces dans beaucoup de contrées pour nourrir leur population. S’il est licite de défendre l’agriculture que l’on désire avec ses avantages et ses inconvénients, condamner les OGM en tant que tels n’a aucun sens, surtout lorsque cette condamnation passe par une désinformation et en instillant la peur.
* Les quatre bases du codage pour la fabrication des protéines sont : la guanine, la cytosine, l'adénine, et la thymine. Qu'elles soient importées ou pas, elles sont identiques à elles-mêmes. Si le codage de la séquence importée aboutit à une protéine nouvelle (source de la modification), elle n'est pas nocive pour l'organisme entier puisque celui-ci se développe normalement avec, en général, un avantage acquis grâce à la manipulation.
Van Gogh : « Le semeur »
