Darmanin vient d’annoncer qu’il allait soutenir Edouard Philippe, « le mieux placé ». Mais pas forcément le plus intelligent pour avoir demandé prématurément la démission d’Emmanuel Macron à qui il doit sa carrière au niveau national, déclaration moralement répréhensible et malhabile sur le plan stratégique car il n’y avait aucune chance que Macron démissionne, ce qui prouve également qu’il n’est guère doué pour l’évaluation psychologique d’un homme qu’il a longtemps fréquenté au quotidien comme pour l’évaluation de l’état d’esprit de ses concitoyens si l’on se réfère aux deux mesures de peu de bénéfice qu’il a prises lorsqu’il gouvernait et qui ont déclenché la révolte des « gilets jaunes » à l’origine de manifestations répétées et redoutables ayant bloqué la France pendant de longs mois. Cette demande de démission a déplu aux Français et ils l’ont fait savoir par une chute nette de la popularité d’Edouard Philippe. Mais celle-ci est remontée, ce qui montre le déficit de postulants acceptables pour la présidence et Edouard Philippe se retrouve à nouveau le mieux placé par les sondages entre les extrêmes.
Darmanin, en homme sensé, se place également pour un éventuel futur ministère, car il y a encore des ministères qu’il n’a pas essayés, une position intelligente qui lui évite de grenouiller dans le marais encombré des prétendants à la fonction suprême.
Dans les pays où les élections sont libres et contrôlés, on voit le rôle capital des sondages qui influencent la position des politiciens et les amènent à se ranger derrière le champion qui semble avoir le plus de chances de l’emporter et la position des électeurs qui optent souvent pour un « vote utile » plutôt que pour un choix de conviction.
Ce « mieux placé » m’a fait penser à une fable que j’avais jadis écrite dans ce blog sous le titre "Sondocratie" et que je publie à nouveau ci-dessous :
Un jour, le suffrage universel fût supprimé. Dans les pays plus ou moins totalitaires, près de la totalité des électeurs votaient régulièrement pour l’homme ou la femme (beaucoup plus rarement) déjà au pouvoir par un élan unanime qui tenait du miracle et dans les pays dits démocratiques, il était finalement apparu dangereux de donner carte blanche pour plusieurs années à quelques-uns habilités à prendre des décisions pour tous et que la plupart contestaient par la suite. La sanction de l'élection suivante s'étant révélée insuffisante : les élus avaient le temps de faire leurs bêtises, d'étaler leurs incompétences et de créer des situations difficiles à corriger par les suivants. Les uns utilisaient ainsi l'essentiel de leur mandat à défaire ce que les autres avaient fait. On s'était aussi aperçu que les gens votaient plus par fidélité que par choix et qu'ils pardonnaient à leurs candidats ce qu'ils n'auraient pas pardonné à leurs adversaires.
A cette situation illogique et inefficace vint s'ajouter le constat que nombre d'hommes politiques censés gouverner, ne le faisaient qu'en fonction des résultats des sondages, mais que ces résultats étaient plus ou moins valables et plus ou moins partiaux.
La solution était simple, évidente et parfaitement démocratique : les hommes politiques, intermédiaires incertains et vantards (comment ne pas l'être si l'on veut être élu), furent supprimés ou convertis en fonctionnaires non élus, recrutés par concours et révocables par sondage. Le rôle de ce corps d’état devint celui d'appliquer et de réaliser les décisions issues des sondages. Ceux-ci, permanents, bien organisés, institutionnels et contrôlés, cessèrent d'être anarchiques et téléguidés et purent représenter les opinions de la majorité de la population dont le pragmatisme rangea dans les oubliettes de l’histoire les idéologies fumeuses et fumantes qui traînaient encore dans la tête de certains.
Partis et syndicats n’avaient plus lieu d’être. Les journalistes et les intellectuels devinrent indépendants (c’est là où l’on rencontra les plus grandes difficultés), leur rôle fût de rapporter les faits et d’exposer les arguments pour permettre aux sondés de répondre aux questions (toujours multiples pour éviter l’ambiguïté) en toute connaissance de cause.
Et c’est ainsi que les statistiques prirent le pouvoir.