Ce titre est évidemment emprunté à Pascal qui, lui-même, avait plus ou moins emprunté cet aphorisme à Montaigne, puisque celui-ci avait écrit avant lui dans ses Essais : "Quelle vérité que ces montagnes bornent, qui est mensonge au monde qui se tient au-delà".
Cette idée des frontières conceptuelles vient à l’esprit lorsque l’on jette un coup d’œil sur l’attitude des différents pays à l’égard de la fin de vie, et dans le choix donné à chaque personne sur la façon de mourir. Cette carte en donne une idée
L'euthanasie n'est officiellement légale en Europe que dans trois pays (Pays-Bas, Belgique, Luxembourg), mais d'autres autorisent ou tolèrent une forme d'aide à la mort, notamment la Suisse, qui a légalisé le suicide assisté (ce qui va finalement plus loin). Conceptions très différentes malgré les mêmes sources culturelles et une évolution historique commune.
Il n’y a pas de grandes différences entre un Belge et un Français et pourtant la Belgique, notre voisine, a dépénalisé l’euthanasie dès 2002 dans des cas prévus par la loi et sous le contrôle d’une commission. Plus de 2.000 cas d'euthanasie ont été déclarés en 2015 en Belgique (selon l’AFP). Le nombre de cas déclarés est en hausse constante : 24 en 2002, près de 500 en 2007, 1133 en 2011, 1924 en 2014. La Belgique est par ailleurs le seul pays à autoriser cet acte sans limite d'âge. Aux Pays-Bas, un âge minimum de 12 ans est requis.
Le Parlement français, quant à lui, vient d’adopter, le mercredi 27 janvier une proposition de loi PS-LR (loi Claeys-Leonetti) accordant de nouveaux droits aux personnes enfin de vie, plus de dix ans après la loi Leonetti de 2005.
Cette nouvelle loi n’est aucunement révolutionnaire, et semble d’ailleurs approuvée par l’épiscopat français. La pratique hospitalière que j’ai vécue, il y a quelques années, l’avait déjà plus ou moins adoptée avant l’heure.
Le texte instaure un droit à la « sédation profonde et continue » jusqu’au décès, le « droit de dormir avant de mourir pour ne pas souffrir » pour les malades en phase terminale. Mais chose plus nouvelle : cette sédation devra être accompagnée d’un arrêt de tous les traitements, y compris de l’alimentation et de l’hydratation artificielles, ce que l’on n’osait pas faire auparavant.
Les directives anticipées quant au refus d’un acharnement thérapeutique, sont devenues contraignantes mais pas opposables. Aussi c’est, en définitive, à l’équipe soignante de décider si elles « apparaissent manifestement inappropriées ou non conformes à la situation médicale.
Sans prendre parti, car le choix de la façon de mourir est éminemment personnel, et si une loi existe, elle donne une opportunité mais personne n’est obligé d’y obéir quand il s’agit de sa propre mort, cette nouvelle loi amène (au moins) deux remarques :
D’abord, elle ne résout aucunement les cas douloureux qui ont fait la une des journaux : celui des patients bien vivants mais en état plus ou moins végétatif sans espoir de récupération, et celui des patients vivants et conscients, mais à ce point diminués qu’ils réclament eux-mêmes de disparaître.
Ensuite, la difficulté du dosage de la sédation. Car si cette loi ne veut pas envisager de donner la mort, et continue à l’interdire, bien malin est celui qui pourra déterminer la dose exacte permettant de supprimer totalement la douleur en évitant de provoquer la mort, alors que la dose mortelle est spécifiquement individuelle. A cela s’ajoute l’arrêt de toute hydratation et alimentation qui provoque en lui-même la mort après une agonie dont la durée dépend, là aussi, des résistances individuelles.
Cette loi ne serait-elle pas un tantinet hypocrite pour être consensuelle ? car si elle obéit au commandement : « tu ne tueras point », elle le remplace par « tu hâteras la mort, mais sans te presser », en préservant ainsi l’agonie et la déchéance progressive du corps plus qu’une vie digne d’être vécue.