Le petit enfant, pour se consoler ou s’apaiser, lève son pouce et l’introduit goulûment dans sa bouche : en le suçant, il entre en paix, même si l’univers qui l’entoure lui parait hostile ou ne le comprend manifestement pas. Quant à la sucette, succédané du pouce, elle me donne toujours l’envie de déboucher l’enfant comme on déboucherait une bouteille.
Plus tard, l’enfant au cours de jeux agressifs lèvera son pouce, en disant justement « pouce », pour réclamer un armistice. Il y a quelques années on demandait aux enfants de lever le pouce pour indiquer aux automobilistes qu’ils désiraient traverser une rue. Ce pouce levé devenant un symbole de calme, interrompant provisoirement la furia automobilistique en obligeant les chauffeurs à lever le pied. Adultes, les gens lèvent le pouce en signe d’approbation ou de compliment.
A contrario, on peut considérer que le pouce plié n’est pas un bon signe, car rabattu sur les autres doigts repliés il permet de former un poing. Il est brandi dans les manifestations comme un symbole de lutte ou comme un signe d’agressivité ou de colère. Le philosophe Alain disait à peu près ceci : si tu veux que ta colère retombe, desserre le poing.
Le poing est la seule arme naturelle de l’homme et elle bien misérable pour se défendre contre les autres mammifères bien mieux pourvus que lui. Par contre, même dépourvu d’arme, le poing peut être efficace contre ses propres congénères.
Une étude de l’université de l’Utah publiée dans The Journal of Experimental Biology part du fait bien connu qu’au cours de l’évolution l’acquisition de la station et de la marche debout a favorisé le changement de forme de la main de l’homme. Comparé au chimpanzé, l’homme a une paume et des doigts courts et un pouce plus long, flexible et robuste. Le pouce rabattu sur les autres doigts permet de frapper beaucoup plus fort qu’avec les pouces à l’extérieur, tout en protégeant la main. Les mâles qui pouvaient cogner plus dur sans se blesser « étaient davantage capables de se battre et donc plus susceptibles de se reproduire ».
Ne dit-on pas que la boxe est le « noble art » ? Une noblesse qui remonte aux premières générations de l’homme et aux origines de la violence.
Quant aux auteurs de cette publication en principe scientifique, on peut se demander s’ils n’ont pas utilisé leurs deux poings pour enfoncer une porte ouverte.
Bernard Buffet : « L’Enfer de Dante : Damnés pris dans les glaces »