Ce matin, Nicolas le Bref se réveilla aux aurores, quitta la couche où Carla la Murmurante rêvait au Zénith et se mit à errer dans les couloirs de son palais, seul, sans son armée de conseillers dont certains avaient déjà, comme des rats, abandonné le navire à la recherche d’une pitance plus sûre.
Ce matin, Nicolas le Bref se sentait découragé. Il s’était agité jusqu’à l’épuisement, il avait parcouru de multiples pays dans son carrosse volant, il avait plastronné parmi les grands de ce monde, il s’était déplacé en vain dans des villages reculés à la rencontre de son peuple, il avait beaucoup parlé devant des foules qui le regardaient sans vraiment l’écouter, il avait beaucoup promis devant des manufactures mortes, il avait beaucoup donné à ses amis, il avait même fait une guerre pour les mahométans, et voilà que, découragé par les quolibets et les libelles, il se demandait s’il n’était pas temps pour lui d’abandonner la place et de laisser à d’autres la défense du palais contre les attaques conjointes de François le Mitron, du Béarnais dit Roue libre et de Marine Casque à pointe.
Mais qui serait digne de succéder à un personnage aussi considérable que lui ? Alain le Chauve ? Mais il fut malencontreusement déplumé en son temps. François le Sombre ? Ce serait donner le bourdon à un peuple qui l’avait déjà. Dominique le Barde ? Non, pas lui, n’est-on pas obligé de l’attacher à un croc pour l’empêcher de pérorer ?
Alors Nicolas le Bref poussa un soupir et conclut, certes à regret, qu’il était le seul digne de se succéder à lui-même et se redressa d’un mâle mouvement des épaules pour aller, d’un pas chaloupé, rassembler ses fidèles dépités.
Joan Miro : « Ubu roi »