Il avait remarqué que les uns gagnaient du temps alors
que d’autres le gaspillaient ou même le perdaient. Sachant que le temps était de l’argent et que les gens couraient après, il eut la lumineuse idée de devenir banquier de temps. L’idée était
bonne mais la réalisation malaisée.
Comment se procurer du temps ? On ne peut pas demander au temps de suspendre son vol et de tomber comme un oiseau mort dans un coffre ouvert et il n’est pas honnête de voler le temps des autres, bien que rien ne soit impossible à un banquier compétent. Le mieux eût été que les gens ayant trop de temps inoccupé le déposent chez lui, mais ceux qui ont du temps à perdre sont en général vieux et n’ont aucunement l’intention d’amputer le peu de temps qui leur reste, même s’ils ne l’occupent pas. Les actifs n’ont pas de temps à eux alors qu’ils travaillent dur pour en avoir et les jeunes le gaspillent sans le mettre de côté car ils en ont beaucoup devant eux. Les chômeurs, voilà une catégorie intéressante, ils peuvent donner leur temps, ils en ont et ne savent qu’en faire, sauf à rechercher un travail où ils perdront leur temps.
Mais un fois le temps déposé comment pourrait-il le faire fructifier ? On ne peut pas simplement contempler le temps qui passe, c’est sans intérêt et ça ne rapporte donc rien. Le temps ce n’est qu’un vase, il faut le remplir. Certains passent leur temps à le remplir d’argent qu’ils déversent ensuite dans les vases communicants des banques et les plus nombreux, à vider le peu qu’ils y ont mis et à racler ensuite le fond.
Alors notre apprenti banquier compris qu’il se heurtait là à une question fondamentale de la vie et comme il n’était pas philosophe, il abandonna la partie avec la sensation très nette d’avoir perdu son vase.