« L’homme sans qualités » que l’Autrichien Robert Musil a commencé à écrire avant la deuxième guerre mondiale et qui se déroule juste avant la première, est un roman à la fois psychologique, satirique, philosophique et poétique. C’est une œuvre dense, profonde, où la pensée emprunte des méandres parfois difficiles à suivre et ceci pendant 2117 pages ! (en deux volumes aux éditions du Seuil). Je le lis depuis des mois, à petites doses, essentiellement la nuit en cas d’insomnie… Et c’est efficace (avec tout le respect que je dois pour cette œuvre considérable et inachevée, l’écrivain étant mort subitement en 1942).
L’autre nuit je suis donc tombé sur cette phrase (page 366 du 2ème tome) : « Chacun le sait, ne pas pouvoir s’entendre avec son voisin mène souvent à se dévouer à l’humanité ; de même, un ardent et secret désir de Dieu peut apparaître chez un asocial trop rayonnant d’amour. »
Cette phrase a été écrite bien avant la naissance des ONG (mise à part la Croix- Rouge) qui fleurissent dans le monde et dont l’utilité est certaine. Mais quelles sont les motivations qui poussent des personnes à se dévouer à une cause en abandonnant leur famille, leurs amis, leur milieu, leur métier (dans le cas où ces personnes dévouées en ont un) ? Plus que le dévouement, la compassion ou un idéal, n’est-ce pas aussi un mal-être ? Une insatisfaction ? Le rejet de son entourage ? L’échec dans ses entreprises ? Le besoin de se valoriser en fuyant la banalité des jours ? Combien de gens dévoués aux autres se révèlent exécrables pour leurs proches ou leurs collaborateurs. Paradoxalement, le don de soi pourrait être aussi une fuite de ses responsabilités au quotidien vis-à-vis de ses proches. Se consacrer aux anonymes, dont on obtient de la reconnaissance, évite toute décision pour soi-même en dehors de la décision initiale de revêtir l’habit de bienfaiteur.
Eugène Delacroix : « Le bon Samaritain »
Van Gogh : d’après Delacroix