L’actrice Adèle Haenel, féministe à l’affût, et frappé d’un anticapitalisme aigu, dont le rêve est sans doute de vivre à Cuba ou au Venezuela, abandonne le cinéma (qui s’en remettra). Mais en faisant suffisamment de bruit pour que cela se sache par une lettre publiée dans Télérama car elle voulait politiser son renoncement. Elle dit notamment dans cette annonce à la planète sidérée : « Je vous annule de mon monde », on en frémit. Sermon anticapitaliste et elle dénonce « la complaisance généralisée du métier /celui du cinéma/ vis à vis des agresseurs sexuels et, plus généralement, la manière dont ce milieu collabore avec l’ordre mortifère écocide raciste du monde ». Elle va se consacrer au théâtre, je n’irai pas la voir, et je ne félicite pas son psychanalyste. Là, je m’avance, elle n’est peut-être pas en psychanalyse, mais on pourrait lui conseiller de consulter.
C’est à propos de ce renoncement dramatique aux cachets confortables délivrés par l’industrie du cinéma aux acteurs que l’écrivain algérien Kamel Daoud fait un rapprochement original entre l’attitude des Français à l’égard de l’argent avec celle des pays du sud – comme il les nomme – à l’égard du sexe.
Pour l’écrivain l’argent serait un puritanisme français, et « la contrition financière française…surtout chez les artistes français à succès.. prend les atours d’une révolution de comédie ». Il s’interroge : « De l’art de gagner le moins d’argent possible. Une spécialité française désormais ? Acte de repentance marxiste culturelle à l’ère des manifestations »… « Les voilà sur le front, à genoux, de la justification : j’en gagne pour donner, j’en gagne pour ne pas y toucher, je n’en gagne pas autant qu’on le dit »… « forcés, à la contrition. C’est leur tour d’avouer ou de désigner les coupables »… « Au-dessus de la déclaration d’impôt arrive la déclaration de pauvreté ou, du moins, d’engagement contre la richesse en refusant d’être nanti »… « le « néo-Français » exhibe en décoration l’anxiété écologique, la contrition financière, la réinvention égalitariste du péché de vénalité, le végétalisme, fantasme sur l’extinction et la souveraineté de l’animal comme sur le droit constitutionnel à la paresse. »
« Le sexe au Sud et l’argent au Nord français, il s’avère qu’on use des mêmes silences pour en parler, des mêmes mots liés au péché et au repentir, des mêmes rapports de jalousies et de cachotteries et des mêmes interdits d’évocations. En France, l’argent est occulte comme le sexe dans les pays puritains où l’on encourage à faire l’amour dans le noir, pour préserver la vertu au cœur du vice. »
Notons cependant que le puritanisme tend à s'installer à nouveau en France, alors que l'on avait assisté à une libération sexuelle le siècle dernier. Mais ce puritanisme vise spécifiquement les hétérosexuels masculins qui doivent censurer paroles et gestes, même lorsqu'ils ne relèvent d'aucune intention malveillante, pour ne pas heurter le cercle féminin par une toxicité masculine inconsciente surtout lorsqu'elle est blanche.
Illustration : Picasso : "Portrait de femme" (Dora Maar)