Des visiteurs de ce blog pourraient s’étonner qu’en tant que médecin de ne pas avoir fait jusqu’à présent le moindre commentaire sur les remous qui agitent en ce moment le personnel soignant aussi bien en ville qu’à l’hôpital. Il y a à cela deux raisons.
La première est que j’ai quitté la scène voilà bien des années, et porter un jugement sur une situation qui n’est plus vécue est discutable. J’ai exercé mon métier de façon satisfaisante aussi bien en ville qu’à l’hôpital, même si l’on sentait déjà les prémisses d’une crise du service de santé, ne serait-ce que par le début de l’invasion administrative. A voir ce qui se passe, la situation a bien changé, et je ne la connais pas de l’intérieur. Je ne perçois que les échos de soignants débordés, démissionnaires, et de surcroît régulièrement agressés, ce qui était inconcevable à mon époque.
La seconde raison est que je ne sais pas ce qu’il faudrait faire, le système de santé étant très complexe, touchant beaucoup de monde dont les statuts sont différents et parfois opposés, et où toute réforme met des années pour juger de son efficacité comme pour la levée du numerus clausus des études médicales dont l’effet ne pourra être jugé que dans une dizaine d’années. En attendant, les déserts médicaux s’accroissent en liaison avec la désertification administrative et structurelle des zones rurales.
Lors de ses vœux au corps de santé, Emmanuel Macron a effectué une prestation dont il a le secret, farcie de généralités et de « il faut ». Il est vrai qu’il s’agissait des vœux. J’ai néanmoins retenu la tendance générale d’un retour en arrière. Retour aux services qui avaient été regroupés en grands machins, administrateur associé à un médecin à la tête des hôpitaux, ce couple existait à mon époque avec le directeur et le président de la commission médicale. A noter que Macron envisage de renforcer le personnel administratif (déjà pléthorique) en espérant ainsi libérer du temps médical. Surtout il est prévu d’abandonner la tarification à l’activité (T2A) qui avait remplacé les budgets plus ou moins fixes qui pouvaient conduire à une certaine inertie de la part des hôpitaux. Le T2A a eu l’inconvénient de transformer les hôpitaux publics en entreprises quasiment concurrentielles. Or l’hôpital public est tout sauf une entreprise. Il ne produit rien, il ne gagne rien puisque l’argent qui lui est versé provient de la collectivité. En matière économique, l’hôpital est un organisme par essence totalement déficitaire, il ne fait que dépenser l’argent de la collectivité pour la soigner. On connaît les effets pervers de la tarification à l’activité qui pousse l’hôpital à privilégier des activités chèrement remboursées par l’assurance maladie en négligeant celles qui sont moins « rentables » pour le budget hospitalier mais tout aussi nobles. Le T2A devrait donc disparaître, mais on ne sait pas de quelle façon les budgets seront établis. Ce serait, a déclaré Macron, un bidule mixte tenant compte de missions ou d’objectifs de santé publique. Plus vague tu meurs. L’hôpital a toujours eu une mission majeure de santé publique : soigner les gens hospitalisés, le président de la République vient de l’inventer.
Quant à la demande du doublement du tarif de la consultation, Je ne sais que dire. Il est certain que consulter un médecin (bac + 6 à + 10) pour un prix inférieur à celui d’une coupe de cheveux (il est préférable de taire la comparaison avec la consultation d’un plombier) n’est pas très valorisant, mais tout dépend du temps passé et de la difficulté du cas. Il y a des consultations qui ne méritent pas plus de 25 € (qui pourraient être déléguées d’après Macron, ce qui n'est pas inconcevable)) et d’autres qui en mériteraient 100. Quant à transformer les médecins en fonctionnaires, ce que nombre d’entre eux n’hésitent pas à faire excédés par l’activité libérale, on voit ce que cela donne en Grande-Bretagne. Le chef de l’Etat résout le problème en demandant plus d’efforts aux médecins libéraux déjà débordés : « Nous allons mieux rémunérer les médecins qui assurent la permanence des soins et ceux qui prennent en charge de nouveaux patients ». Voilà, c’est simple : travailler encore plus jusqu’au « burn out » pour gagner plus. Cela pourrait aussi s'appeler de l'exploitation.
Illustration : Jan Steen : « Le docteur et son patient »