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    AU BORD DU NEANT 

     

    J'aurais voulu un peu vous consoler

    Comme on console l'enfant terrorisé

    Par d'obscurs cauchemars rampants

    Mais je suis loin et je suis impuissant

     

    J'aurais voulu écarter les démons gris de la peur

    Leurs griffes acérées font grincer de douleur

    Et vous laissent sans force en vous quittant

    Mais je suis loin et je suis impuissant

     

    J'aurais voulu éteindre l'incendie de votre corps

    Vous éloigner des flammes froides de la mort

    Vous retenir de force au bord du néant

    Mais je suis loin et je suis impuissant


    Paul Obraska


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    Chagall "Le violoniste"


    LE PETIT JUIF ERRANT

    OU LA FUITE EN EGYPTE 



    Déjà juif si petit

    Un petit juif en Egypte, déjà errant

    Cependant, lui, reviendra au pays

    Pour y être fixé définitivement

     

    Alors il n'apprendra pas le violon

    Car pour un juif errant

    Le violon c'est épatant

    C'est un fidèle compagnon

    C'est petit, ce n'est pas encombrant

    On peut l'amener partout

    On peut en jouer n'importe où

    Même sur un toit

    Même dans le ciel

    Même chez les rois

    Même dans les ruelles

    Tout dépend de l'artiste

    Et quand fatigué d'errer

    L'artiste devient triste

    Il le fait sangloter

    Tout contre soi

    Planté dans sa chair

    Amer

    Il peut même verser une larme dessus

    Le violon, lui, comprendra

    Il ne se fâchera pas

    Emu

    Il jouera encore mieux

     

    Exilé en Egypte, un juif errant encore petit

    Aurait pu apprendre à faire chanter un violon

    Mais de retour au pays, il ne parlera que des cieux

    Ne jouant pas au violon, il jouera au Messie

    Et on finira par n'entendre que sa partition

    Sur la terre comme au ciel

    Surtout sur la terre

    Car dans le ciel personne n'est là pour écouter


    Paul Obraska


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    Paul Cezanne "Jeune homme avec un crâne"


    CRÂNE

     

    Sur la table trône une boîte crânienne.

    La jeunesse est le temps tourmenté

    Où un crâne sert de presse-papiers

    Pour penser à la mort encore lointaine.

     

    Un crâne dénudé - funeste miroir -

    N'orne pas la table des vieillards

    Hantés par leur mort prochaine.

     

    Boîte nettoyée par la putréfaction,

    Elle avait jadis contenu une cervelle :

    Entrelacs serrés de fils à profusion,

    Parcourus de bouffées d'étincelles,

    Distillant entre eux des sucs subtils,

    Pour crisper le corps et accoucher la pensée.

     

    Coquille vidée, devenue inutile,

    L'air s'est installé par les trous désertés

    A la place d'un savoir patiemment acquis,

    D'émotions, de désirs, d'images gravées,

    D'un monde imaginaire et de regrets aussi.

     

    Devant le reste dérobé d'un anonyme trépas,

    Ton jeune cerveau rêve dans sa boîte crânienne,

    La mort te fascine mais les questions sont vaines :

    Personne n'y répondra.


    Paul Obraska


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  • LES ENFANTS RÊVENT-ILS ENCORE ?

     

    Devant des boîtes de conserve en fer

    Rêvent-ils d'une imprenable forteresse ?

    De hautes tours découpées sur un ciel lunaire

    Où sont prisonniers un roi et une princesse

    Qu'ils délivreront des hordes guerrières

     

    Inventent-ils des monstres inconnus ?

    Pour se prouver qu'ils n'ont pas peur

    Les monstres seront bien sûr vaincus

    Par l'enfant intrépide devenu gladiateur

     

    Rêvent-ils devant un long bout de bois ?

    Que par magie ils transformeront en galère

    Lancée à la poursuite des méchants aux abois

    Qui seront capturés par les enfants corsaires

     

    Leurs rêves sont-ils déjà préfabriqués ?

    Par le prêt-à-rêver des adultes commerçants

    Par les boîtes électroniques d'images animées

    Devant les lutins tout faits virevoltant sur l'écran

    Devant des monstres de plastique déjà imaginés

    Par des aventures que d'autres ont inventées

    Les mêmes pour les enfants du monde entier

     

    Enfin pour les enfants de ceux qui peuvent payer

    Partout les boîtes de rêves industriels s'achètent

    Pour gaver des enfants capables de tout imaginer

    Eux qui ont des rêves plein la tête

    Des rêves à eux qui restent coincés

    Par des machines sans vie

    Alors laissons-les rêver

    Ces petits

    En liberté


    Paul Obraska


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  • Vers - 980
    David qui n'avait jamais fauté
    Lança en hâte
    La première pierre sur le front avancé
    De Goliath

    - 212
    Alors qu'Archimède prenait son bain de siège
    Charlotte Corday par erreur l'assassina
    En poussant le poignard de haut en bas
    Pendant que le savant pris au piège
    Criait de bas en haut : eurêka !

    450
    Le cheval enfin débarrassé de son cavalier
    Sur le champ de bataille cherchait à brouter
    Mais Attila le roi des Huns était passé par-là
    Et l'herbe ne repoussait pas

    778
    Roland serré dans son col de Roncevaux
    Ne pouvait pas souffler dans l'olifant
    Et appeler à la rescousse son tonton
    Pour décrocher de ses basques les Vascons

    1252
    Pendant l'inquisition
    Le pape qui autorisa la question
    Avait pour nom Innocent
    Goebbels n'aurait pas fait mieux en son temps

    1637
    La nuit Descartes à la fenêtre
    Refusait de se coucher
    Pour ne pas cesser de penser
    Afin de ne pas disparaître

    1658
    On a surpris Pascal
    Qui sans quitter son Port-Royal
    Prenait clandestinement des paris
    Mais parier sur Dieu comme sur un cheval
    Priva les parieurs du Paradis

    1815
    Le général sans armée et sans cheval
    La main dans son gilet pare-balles
    Paraissait plus petit et moins malin
    Mais en vie dans son île au lointain

    2007
    Aujourd'hui
    Un orage a éclaté sur Paris
    C'est fou ce que le tonnerre fait de bruit
    Et on se sent petit petit petit petit si petit


    Paul Obraska


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  •  

     

    Francisco Goya "Autoportrait avec le Dr Arrieta"


    Le paradoxe du pouvoir médical. Si le médecin n'avait pas de pouvoir, on se demande pourquoi on irait le consulter. Le pouvoir du médecin est redouté, critiqué,  honni mais nécessaire et recherché. Ne pas l'exercer constitue une faute professionnelle, à la limite condamnable : c'est la paradoxe du pouvoir médical.

    Sur la société la médecine exerce une dictature. Comme toute dictature, elle est basée sur la terreur, celle de la maladie et de la mort. Comme toutes les dictatures, elle prétend s'exercer pour le bonheur de la population et trace les limites du bien et du mal

     

    Il est mal de fumer. C'est en tous cas s'exposer aux multiples façons de mourir par le tabac. Longtemps symbole de virilité, il peut conduire à l'impuissance en rétrécissant les artères. Devenu symbole d'indépendance et d'égalité chez la femme, il lui permet d'avoir des cancers de l'homme qu'elle n'avait que rarement auparavant et de succomber plus tôt, comme lui, aux maladies cardio-vasculaires. « Juste après le coït on entend rire le diable » (Schopenhauer). C'est sûrement parce que c'est le moment où l'on fume une cigarette.

                                                                                    

    Il est mal d'être gros. L'épidémie d'obésité des pays développés est à la limite indécente mais contrebalance la perte de poids des dénutris  des pays pauvres, permettant ainsi la stabilité pondérale de la biosphère. La calorie, unité de quantité de chaleur et de valeur énergétique des aliments, est omniprésente dans les conversations des dîners en ville où les convives transmutent simultanément la chaleur en poids et l'énergie en masse. L'amaigrissement est l'objectif déclaré d'une industrie alimentaire pléthorique qui fait de la prévention et de la santé ses arguments publicitaires principaux. A cet égard, les idées médicales ont un impact économique pour lequel les médecins devraient réclamer des droits d'auteurs.

    Mais rien n'est simple : si le surpoids favorise les maladies cardiovasculaires, en cas d'accident cardiaque l'évolution semble plus favorable chez les gros que chez les maigres.

                                                                                  

    Il est mal de manger ceci ou cela. On s'alimentait pour vivre en y prenant si possible du plaisir. La médecine a heureusement modifié les choses : on mange pour ne pas être malade, suivre l'ANR (apport nutritionnel recommandé)   et devenir assez vieux pour ne plus avoir de dents pour manger « car l'important n'est plus de vivre pleinement le temps qui nous est alloué mais de tenir le plus tard possible : à la notion d'étapes de la vie succède celle de longévité » (Pascal Bruckner)[1]. « Alicament » est une trouvaille néologique qui sert à vendre un aliment auquel le fabriquant attribue des vertus thérapeutiques.

                                                                                  

    Il est mal d'être sédentaire. Pourtant «  Les exercices corporels, eux, ne servent pas à grand chose »  (St Paul)[2]. C'était également l'avis bien connu de Churchill qui attribuait sa longévité à son mépris du sport :« never sport ». A notre époque le sport a cependant bonne presse, surtout pour les articulations qui s'usent et les disques qui s'écrasent. Bouger, certes, mais pourquoi s'épuiser ?

     

    Pour votre bien soyez inquiet. Le mode de vie conseillé par les médecins s'applique à toute la population, ceux qui ne rentrent pas dans le cadre vertueux  sont marginalisés et montrés du doigt. S'éloigner de la moyenne statistique devient un péché mortel. Et en plus, les médecins ont raison !

    Toute la population est soumise par tous les moyens : ondes, télévision, journaux, à des messages l'informant de toutes les maladies dont elle peut être atteinte. Diffusion insidieuse, permanente de notre fragilité. Il est confirmé à celui ou celle encore en bonne santé que cette état n'est que transitoire et qu'il n'est pas raisonnable de jouir de cette félicité. Les gens qui se sentaient bien finissent par se sentir mal à l'annonce qu'ils ont tel ou tel risque d'avoir telle ou telle maladie et ceci de façon répétée. Crainte diffuse et diffusée que les annonceurs utilisent pour recueillir des fonds. Mais obtenir de l'argent sous la menace n'est-ce pas du chantage ?




    Documentation réunie avec la collaboration de Jean Waligora


    [1] L'Euphorie perpétuelle, éd Grasset et Fasquelle, 2000

    [2] 1ère épître à Timothée 4/8


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  • AINSI VA LA VIE VI

    Edouard Vuillard "Deux écoliers, jardins publics" 


     
    MERVEILLES

     

    Bulles de savon transparentes

    Globes aux lumières d'arc-en-ciel

    Danse d'essaims d'une grâce lente

    Soufflés en un fugace carrousel

     

    Kaléidoscope aux mille merveilles

    Créations tournantes du hasard

    Figures à géométrie sans pareille

    Art de l'instant évanoui au regard

     

    Cerf-volant flottant haut dans le vent

    Carcasse multicolore avide de liberté

    Retenue par la main ferme de l'enfant

    Riant au ciel, fier de son autorité

     

    Barbe à papa au toucher de laine

    Blancheur fondante dans la bouche

    Brandie comme un sceptre de reine

    Pour que personne ne la touche

     

    Barbe à papa...Barbe à papa...

    Papa...Ai-je appelé quelqu'un par ce nom ?

    Rappelle-toi...Voyons...

    Je ne m'en souviens pas.

     

     Paul Obraska


    LES ENFANTS RÊVENT-ILS ENCORE ?

     

    Devant des boîtes de conserve en fer

    Rêvent-ils d'une imprenable forteresse ?

    Les hautes tours découpées sur un ciel lunaire

    Où sont prisonniers un roi et une princesse

    Qu'ils délivreront des hordes guerrières

     

    Inventent-ils des monstres inconnus ?

    Pour se prouver qu'ils n'ont pas peur

    Les monstres seront bien sûr vaincus

    Par l'enfant intrépide devenu gladiateur

     

    Rêvent-ils devant un long bout de bois ?

    Que par magie ils transformeront en galère

    Lancée à la poursuite des méchants aux abois

    Qui seront capturés par les enfants corsaires

     

    Leurs rêves sont-ils déjà préfabriqués ?

    Par le prêt-à-rêver des adultes commerçants

    Par les boîtes électroniques d'images animées

    Devant les lutins tout faits virevoltant sur l'écran

    Devant des monstres de plastique déjà imaginés

    Par des aventures que d'autres ont inventées

    Les mêmes pour les enfants du monde entier

     

    Enfin pour les enfants de ceux qui peuvent payer

    Partout les boîtes de rêves industriels s'achètent

    Pour gaver des enfants capables de tout imaginer

    Eux qui ont des rêves pleins la tête

    Des rêves à eux qui restent coincés

    Par des machines sans vie

    Alors laissons-les rêver

    Ces petits

    En liberté


    Paul Obraska


     
    RENTREE

     

    Etre l'enfant à la rentrée de l'école

    Neige quadrillée des feuilles de cahier

    Pouvoir nihiliste des gommes molles

    Odeur du papier que personne n'a feuilleté

     

    Pages vierges prêtes pour la défloration

    Billes à encre, avortons des plumes d'antan

    Savoir enfermé dans les coffres de carton

    Boîtes à surprises à défaire lentement

     

    Crayons neufs à tailler rondement

    Petits outils pour apprentis savants

    Sacs de savoir à porter sur le dos

    Plus on est petit plus on les veut gros

     

    Le passé s'efface pour tout recommencer

    Promesse de prouesses à venir

    Tout est possible, tout est immaculé

     

    Les amitiés perdues sont des souvenirs

    Les amitiés futures sont à conquérir

    Douce anxiété de la nouvelle année


    Paul Obraska
     

     

     

     

    JEU DE TÊTES

     

    Dans la clarté incertaine du crépuscule

    Leur tête aussi ronde que le ballon

    Un sextuor de petits funambules

    Jouent leur partie sur le gazon

     

    Dans l'aquarium vert

    Six petits poissons colorés

    Sous les trous de lumière

    S'amusent à se heurter

     

    Dans l'herbe féconde

    Une poignée de fleurs éparpillées

     Tiges grimpantes à têtes rondes

    Plantes sauvages, fraîchement nées

     

    De loin je vis avec eux

    Les rires et les cris

    Leur passion du jeu

    Leurs courses sans répit

     

    Et dans le miroir

    L'enfant que je suis

    S'étonne d'y voir

    Une tête blanchie


    Paul Obraska


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  • Albrecht Dürer 1498 et 1526 

    LA VIERGE ET L'ENFANT

     

    Pour faire un tableau de la vierge et l'enfant

    Il est simple de prendre une belle jeune femme

    Même si elle n'est pas vierge depuis longtemps

    L'important est que son visage exprime son âme

     

     

    Le plus difficile à trouver est le modèle de l'enfant  

    Il doit être sérieux, laid et un peu hydrocéphale

    Avec le visage pénétré d'un adulte pensant

    Et s'il est circoncis ce n'est pas plus mal

     

    Vous voyez qu'un tableau de la vierge et l'enfant

    N'est pas si simple à faire même avec du talent

    Comment trouver un petit enfant qui convienne ?

     

     

    Les bambins ne sont guère tristes et sont plutôt beaux

    Les hydrocéphales sont soignés dans les hôpitaux

     Hélas ! On ne peut plus peindre à l'ancienne


    Paul Obraska

     

     

     

    Nicolas Poussin "La Sainte Famille"


    PHOTO DE FAMILLE

     

    Retouchée par Poussin,

    C'est une très vieille photo,

    Passant de mains en mains,

    De père en fils, depuis l'an zéro.

     

    L'artiste n'a pu empêcher les angelots

    De figurer nus sur le portrait de famille

    Et de jouer, facétieux, avec la charmille.

     

    On ignore jusqu'à ce jour les liens de parenté

    De la femme accroupie et de celle debout,

    Comme du petit rouquin, peut-être jaloux

    Du divin bambin qu'on lui a préféré.

     

    La mère est fière de son dernier-né.

    La rumeur dit que c'est son premier

    Et qu'elle n'a pas perdu sa virginité.

     

    Un voyant venu des cieux du nom de Gabriel

    A prédit à son enfant un destin exceptionnel.

    A le voir sur sa mère, il a déjà trouvé sa voie

    En écartant ses petits bras en croix.

     

    Le mari fait bonne figure, bien que marri,

    Cocu magnifique, il a trouvé son destin,

    Complaisant, il accepte le fait accompli.

     

    A son épouse, il ne s'est jamais plaint

    De cette grossesse involontaire.

    Même s'il n'y est pour rien,

    On peut compter sur lui :

     

    Il sera un bon père

    Pour cet enfant naturel,

    Procréation assistée du ciel.



    Paul Obraska


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  • DANS MA VILLE V


     
    CORPS

     

    Les corps étalent leur blancheur de ver

    Soumises aux caresses cosmétiques

    Les peaux rissolent dans l'huile solaire

    Enveloppes fragiles du monde organique

     

    Les mécaniques molles prennent l'air

    Articulations à lacets, muscles à ficelles

    Nappes de graisse et globes de chair

    Habits provisoires des os éternels

     

    Viscères suspendus dans le noir

    Intestin sonore s'enroulant en crotale

    Cavités aux pleurs sécrétoires

    Ballons pulmonaires, récipient vésical

     

    Batterie du cœur au rythme du temps

    Plomberie vibrante des vaisseaux

    Artères en tuyaux, veines en serpents

    Le sang prisonnier joue au cerceau

     

    Le cerveau dans sa boite de conserve fine

    Les nerfs, cordes de guitares électriques

    Et les dealers de drogues endocrines

    Mènent la danse sur leur rythmique

     

    A l'affût de l'air et de la becquée

    La vie goulue dépend des orifices

    Nous naissons d'orifices convoités

    Par eux passent nos délices

     

    D'un corps aux mille bricolages

    Surgit l'improbable pensée

    De la laideur de sombres marécages

    Surgit l'improbable beauté

     

    Des synapses en folie naît la cruauté

    L'intérieur sanglant attire la barbarie

    Jouissance du métal dans les corps déchirés

    Tant de miracles anéantis

     

    Corps vaniteux, édifice mollasse

    Ta fragilité nue est inouïe

    Ni griffes, ni cornes, ni carapace

    Mais rien ne résiste à tes appétits


    Paul Obraska
     


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  •  

    Adriaen Brouwer "Potion amère"

    La maladie hors la loi

     

    Le droit à la santé met la maladie hors la loi. C'est une idée séduisante. De plus, elle est très flatteuse pour les médecins chargés de faire respecter ce droit et que l'on estime ainsi capables de rétablir la santé. Capacité ou obligation ?

    Bien entendu, le droit à la santé est une idée farfelue. La santé ou l'absence de maladie déclarée est un souhait en dehors de toute législation ou de toute volonté politique. Cette expression souvent utilisée à tort évoque le droit aux soins qui, lui, est à la portée de la société.

     

    Comment définir la santé ?

    D'innombrables auteurs ont tenté de le faire. Malgré notre pratique, nous n'aurons pas la prétention d'esquisser l'ombre d'une définition. Avec la médicalisation de la société, le constat de Jules Romains dans Knock prend de la consistance : « La santé n'est qu'un mot, qu'il n'y aurait aucun inconvénient à rayer de notre vocabulaire. Pour ma part, je ne connais que des gens plus ou moins atteints de maladies plus ou moins nombreuses à évolution plus ou moins rapide ». Supprimer le problème est la façon la plus radicale d'en trouver la solution. Est-ce si absurde ? L'importance que l'on donne à la prévention fait de tout un chacun un malade potentiel, puisqu'on va jusqu'à donner un traitement à des gens qui ne se plaignent de rien pour conserver leur « capital santé ». Le « silence des organes » ne vous dispense plus des médecins.

     

    Les médecins médicalisent la société.

    Si des médecins résistent, les sociétés savantes leur rappellent leur devoir. Il faut aussi admettre que la société réclame cette médicalisation et c'est pour les politiques la seule façon de paraître efficaces sans être critiqués.

    Le monde est devenu une vaste clinique où l'on se massacre allègrement en limitant les apports de cholestérol lorsqu'on a la chance d'en disposer.

     

    La médicalisation dans ses œuvres

    La médicalisation la plus directe et la moins contestable est la vaccination : espérer provoquer chez un sujet sain une petite maladie pour lui en éviter éventuellement une grande.

    La plus dogmatique est de faire cadrer une situation atypique avec les normes médicales. C'est ainsi que les femmes inuits accouchent vite et en sont fières. Le gouvernement canadien, dans les années 1980 et avec les meilleures intentions,  les fit transporter par avion dans le sud où l'intervention médicale imposée consistait le plus souvent à ralentir le déroulement de l'accouchement, considéré comme anormalement rapide.

    La plus maligne est de transformer en maladie un état naturel comme la soi-disant andropause. Avec l'âge l'activité sexuelle de l'homme diminue et le taux de testostérone diminue progressivement. Ce qu'on appelle l'andropause peut correspondre à un déficit hormonal, mais il n'y a aucun phénomène physiologique équivalent à la ménopause : les testicules ne s'arrêtent jamais de sécréter et l'andropause n'existe pas. Le choix de ce mot, par  analogie , n'est pas exempt d'arrière-pensées : créer une fausse maladie pour susciter un faux besoin et faire de vrais bénéfices.

    La plus lucrative est de faire prendre en comprimés ce qui se trouve habituellement dans votre assiette ou facile à se procurer à l'état naturel. Les organisations internationales avaient incité les mères jamaïcaines à se déplacer, parfois loin, avec leur enfant atteint de diarrhée pour se procurer des sels de réhydratation orale. Ce pseudo médicament, importé de Suisse, ne contenait en fait que du sel et du sucre et le sucre est la principale ressource de la Jamaïque.

    La plus glamour est de mettre son art de guérir et son talent chirurgical au service de l'imperfection physique.

    La plus sociale est de transformer un problème collectif en maladie individuelle comme les conséquences du stress professionnel.

    La plus démagogique est de considérer une inégalité comme pathologique, tel l'échec scolaire.

    La plus intime est celle de la procréation, prise en charge en France par la collectivité et avec l'exigence probable dans l'avenir du bébé parfait.

    La plus astucieuse est de modifier les critères qui séparent l'individu considéré comme sain de celui considéré comme malade ou risquant de l'être. Ils changent régulièrement et toujours dans le sens de la médicalisation. En abaissant les normes, le nombre de malades augmente d'un coup et du jour au lendemain. Les médecins vont plus loin et  suppriment les normes pour traiter des patients lorsqu'ils les estiment menacés, en considérant que « plus c'est bas, mieux c'est »[1]

    La plus obsédante est celle qui modifie le choix alimentaire et le mode de vie en culpabilisant les réfractaires. Avec les meilleures intentions et les meilleures justifications.

    La plus insolite est de donner un traitement pour une maladie qui  n'existe pas encore, mais a une certaine probabilité d'apparaître dans l'avenir chez une personne qui ne se plaint de rien dans le présent. Démarche qui met le médecin dans une curieuse position : il peut par son intervention rendre malade une personne en bonne santé apparente en traitant les facteurs prédisposant à une maladie virtuelle, mais dont l'apparition dans le futur est incertaine. La maladie n'est pas une fatalité ; on peut mourir avant.

    La plus systématique est de donner à toute la population ayant dépassé un certain âge une association de médicaments (la « polypill »)[2] dont l'efficacité relative a été prouvée dans la prévention de certaines maladies. Une vaccination pharmacologique en quelque sorte, mais à prendre chaque jour et dont l'effet est incertain sauf pour ce qui concerne le prix à payer.

    La plus perverse est de prévoir l'apparition possible d'une maladie par des tests génétiques, et dont l'annonce à l'intéressé risque fort de le rendre  malade d'emblée. Prédire pour prévenir  ou terroriser en prévenant. « Le programme génétique remplace le fatalisme calviniste du salut par la grâce » (Ptr Skrabanek).

     

    On peut se demander si le « droit à la santé » ne va pas finir pas nous rendre malades



    [1] C'est en particulier vrai pour les chiffres de la tension artérielle et du taux de cholestérol sanguin

    [2] Proposition faite en 2003 pour les affections cardio-vasculaires. L'âge retenu étant de 55 ans


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