• Arnold Böcklin "La peste"


    FLEAU

     

    Les vieux racontaient aux enfants de leur voix flûtée,

    Qu'un horrible fléau, dans les temps anciens,

    Avait ravagé des pays, détruit des peuples entiers,

    Et installé chez tous la terreur du prochain.

     

    Les enfants écoutaient par respect pour les vieux,

    Mais on sait que les vieux manquent parfois de raison,

    Pour les enfants un tel fléau ne pouvait exister,

    Et ils retournaient sans souci à leurs occupations.

     

    On parla du fléau dans des contrées lointaines.

    On ne crut pas les voyageurs malgré leur émotion,

    Leurs récits furent pris pour des calembredaines,

    Et chacun continua ses occupations.

     

    Aux marges du pays apparut le fléau.

    Les sandéfauts pensèrent échapper à ses méfaits,

    Le mal ne toucherait sans doute que les anormaux,

    Et les sandéfauts s'écartèrent des contrefaits.

     

    Le mal envahit brutalement le pays,

    D'ampleur inconnue depuis des temps immémoriaux,

    Il détruisit sans égard, les pauvres et les nantis,

    Et jusqu'à l'âme des gens normaux.


    Paul Obraska


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  • Egon Schiele "Embrasser" 1917



    ETREINTE

     

    L'homme et la femme s'embrassent

    Dans une étreinte désespérée

    Ils ne supportent pas la menace

    D'être un jour à jamais séparés

     

    De retomber dans la solitude

    Qu'ils avaient toujours connue

    Avant de vivre cette plénitude

    De l'étreinte de leurs corps nus

     

    Ils craignent d'être séparés à jamais

    La guerre gronde à leur porte

    Il est revenu pour goûter la paix

    Avant de repartir à l'aube morte

     

    Ils s'entourent de leurs bras

    Avec la force de leur amour

    Pour se fondre encore une fois

    Avant que se lève le jour

     

    Il pose sa tête sur l'épaule de la femme

    Elle console l'enfant apeuré par le noir

    Empli de visions de mort et de flammes

    Avant son retour dans le cauchemar

     

    Paul Obraska


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  • Henri Rousseau "Les artilleurs"


    LES ARTILLEURS

     

    Comme  ils sont beaux

    Les artilleurs de Rousseau

    Avec leurs pantalons blancs

    Et leurs moustaches noires

     

    Comme ils sont souriants

    Comme ils sont pleins d'espoir

    Groupés autour du canon

    Autour de l'instrument de mort

     

    Comme elle est belle la chair à canon

    Avant que la guerre la dévore

    L'un d'eux est tout de blanc vêtu

    Comme un linceul sur mesure

    Déjà prêt pour la sépulture

    Avec son képi par-dessus

     

     Paul Obraska

     

     

    Maximilien Luce "Une rue de Paris en mai 1871" (La commune)


    PASSANT

     

     

    Toi qui passe

     

    Quand les fusillades

    Ont cessé leur menace

    Quand les sourdes canonnades

    Sont devenues lointaines

    Quand il ne reste des barricades

    Que des petits tas de pavés

    Quand se sont tus les cris de haine

    Quand les soldats ont fini de tuer

     

    Regarde

     

    Ces étoiles humaines

    Fusion éteinte de corps

    Encore réunis par la mort

     

    Regarde

     

    Leur fleur au fusil s'étale

    Sur leurs poitrines percées

    Comme les pétales

    D'une rose rouge éparpillée

     

    Regarde

     

    Ces corps laissés à l'abandon

    Jeunes vies sacrifiées

    Dans un ultime don

     

    Regarde cette absurdité

     

    Savaient-ils avant de partir

    Emportés par un verbe enflammé

    Que leurs idées aussi allaient mourir

    Et qu'il ne servait à rien d'être tués


    Paul Obraska

     


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  • Ilia Repin "Réunion révolutionnaire" 1883


    ENTRE VERRES ET CENDRIER

     

    Assis devant un verre

    Ils refont le monde

    Le monde est immonde

    Il est à refaire

     

    Pour changer leur destin

    Les hommes sont à défaire

    On  gomme et on refait le dessin

    Et ils tracent sur le papier

    En s'appliquant comme des écoliers

    Avec une plume et un encrier

    La société qu'ils veulent

    Entre verres et cendrier

     

    Mais l'homme n'est-il pas trop veule ?

    Acceptera-t-il de changer ?

    On choisira ce qui nous convient

    On sait mieux que lui où est son bien

    Et s'il n'accepte pas ?

    C'est simple on le gommera

    Dit celui qui a des yeux froids

     

    Et ils reprennent un verre

    Refaire le monde donne chaud

    De leur dessein ils sont fiers

    Leur avenir sera beau

    Ils y croient pour de bon

    Et ils ont parfois raison

     

    Avant de partir ils brûlent le papier

    Entre les verres sur le cendrier

    Et sortent un à un dans la nuit

    Col levé avec la peur d'être suivi

    Et reprennent leur petite vie de tous les jours

    En espérant qu'un jour viendra leur tour

     

    Ils appliqueront alors leur papier

    Ils referont de force le monde

    Loin des verres et du cendrier

    Et deviendront eux-mêmes immondes


    Paul Obraska


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    LES CONFESSIONS DE SATAN                                                             

                                      

    Dans le XXe siècle, J'ai beaucoup investi

    Et Me voilà diablement content.

    On recherche des Justes pour le Paradis,

    Et ici, Je ne sais que faire des Méchants. bosch38.jpg

     

    L'Europe M'a offert dès le début

    Ses peuples sombrant dans la guerre,

    Dans un grand massacre inattendu

    Pour de misérables talus de terre.

     

    Les soldats creusaient leurs tombes,

    En sortaient tels des spectres pour mourir,

    Les membres amputés par les bombes.

    On fête en Novembre leur souvenir.

     

    J'ai eu le Géorgien destiné à la prêtrise,

    Quittant heureusement le séminaire,

    Pour torturer ses amis accusés de traîtrise                             

    Et emplir par millions les cimetières.

     

    Mon préféré était le fol Autrichien,

    Quatrième enfant de parents issus

    De cousins germains. Par Mes soins,

    Ce fut le premier qui  survécut.

     

    Ah ! L'Autrichien n'a pas été ingrat.

    Il s'est de suite attaqué au peuple élu,

    Celui-là même qui au monde révéla

    Mon Concurrent et le Paradis perdu.

     

    Massacre  grandiose parce qu'inutile.

    Dans le monde, il souffla la tempête

    Dans l'ignoble, l'Autrichien était habile

    Pour transformer les hommes en bêtes.

     

    Il déclencha une guerre mondiale,

    Terminée en apothéose au Japon.

    A côté du feu d'artifice final,

    l'Enfer lui-même paraissait pâlichon.

      

    Deux Asiatiques m'ont fait bien rire !

    Le Chinois qui débordait d'imagination

    Pour baptiser avec délicatesse le pire,

    En jouant avec les morts par millions.

     

    Les Cent Fleurs bien arrosées de sang,

    Le Grand Bond en Avant : une culbute

    Qui laissa son pays affamé et pantelant,

    Et la Révolution Culturelle des incultes.

     

    Le Cambodgien était un triste comique :

    Il voulait bâtir les villes à la campagne,

    Et sans diplôme, il trouva plus pratique

    De tuer ou mettre les diplômés au bagne.

     

    Si le Cambodgien était plus primaire,

    Sa folie efficace a mis sans remords

    Un bon tiers de son peuple au cimetière,

    Pour finir en paix en escamotant sa mort.

     

    Il a été aussi élève d'une école catholique.

    Je remercie en passant les bons pères,

    Les Evangiles révélées aux diaboliques

    Ont envoyé nombre de clients en Enfer.

     

    Le quatuor du XXe siècle reste inégalé,

    Leur requiem flotte encore sur le monde,

    Ses membres ont leurs amateurs fascinés

    Qui viennent encore fleurir leurs tombes.

     

    D'autres à l'écoute sont leurs apprentis.

    Je ne compte plus les sombres dictateurs,

    Gras vampires saignant à blanc leur pays,

    Sous tous les cieux, des pôles à l'équateur

     

    La cruauté a des ressources prolifiques :

    Attentats, guerres, famine, machettes,

    Et frappes chirurgicales hémorragiques.

    Le Mal et l'Enfer sont toujours à la fête !

     

    On tue au Nom de Mon Concurrent,

    Je me régale du massacre des innocents,

    Le XXe siècle était une bonne cuvée,

    Mais le siècle présent a bien commencé !


    Paul Obraska


    Hieronymus Bosh "L'Enfer"



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    MEUTES III


    Vasiliy Polenov "Le droit du seigneur"

    SEIGNEUR
     
    Ils crurent que le seigneur était parti
    Chassé par l’ire des anciens esclaves
    Par ceux qu’il regardait avec  mépris
    Les manants qu’il usait sans entrave
     
    La lignée des sujets était aussi infinie
    Que la vaniteuse lignée du seigneur
    Mais sans portraits dans une galerie
    Et sans galerie dans leur demeure
     
    Alors ils pourchassèrent le seigneur
    Et mirent à sa place leur meneur
     
    Avec bicorne, casquette ou képi
    Il ne parlait plus de ses ancêtres
    Il parlait d’idéal, il parlait de patrie
    Sans oublier son propre bien-être
     
    Ce seigneur n’épargnait pas les morts
    Pour chercher la gloire du sang versé
    Ou garder son pouvoir sans remords
    Le peuple le suivait, puis il en eu assez
     
    Alors ils pourchassèrent le seigneur
    Mais un autre seigneur est apparu
     
    L’histoire des gens est pleine de candeur
    Cette fois le nouveau seigneur était élu
    Les autres l’avaient placé là en douceur
    Et il ne se priva pas des privilèges reçus
     
    Dans les palais meublés d’antiquailles
    Dans ses voitures aux vitres teintées
    Avec des motos écartant la valetaille
    Pour laisser passer son cul bien calé
     
    Un seigneur s’en va, un autre apparait
    Son costume change, sa morgue jamais


    Paul Obraska

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    METAL   Grilles des palais princiers Garnies de piques d’or acérées Protections métalliques illusoires Contre les fièvres de l’Histoire Meutes ivres de vengeance Tête embrochée sur une lance Grimace figée au-dessus de la foule Chair sanglante flottant sur la houle Tête sur têtes exposée sans étal Chair brandie sur métal   Heaume guerrier emboîtant la tête Menottes de celui qu’on arrête Etau broyant la chair du torturé Esclaves d’Afrique enchaînés Fers cliquetants des galères Métal contre chair   Aiguilles piquées dans la toile cutanée Chair marquée comme objet exposé Corps à la mode perforés de métal Anneau dans l’oreille, anneau nasal Pointes au visage, langue et ombilic Serties de pierres du dernier chic Trous dans la peau pour plaire Métal pour rire planté dans chair   Piques, lances, épées à embrocher Couperet et hache à décapiter Flèche et couteau plantés dans le cœur Mine dans les membres du marcheur Eclat d’obus dans le ventre éclaté Vague de balles trouant le fusillé Outils de mort, art de la guerre Métal pour pleurs planté dans chair

    Paul Obraska    
    Raphaël "La libération de St Pierre"
    (Fresque "Stanza di Eliodoro")


    GRILLES   Les prisonniers vont de grille en grille Le ciel emmuré est strié de barreaux On les surveille par des écoutilles Leur vie navigue dans un caveau   Les hommes libres derrière les barreaux Espèrent en luttant arriver à leurs fins Même s’ils savent que le bourreau Est peut-être au bout du chemin   Le monde des hommes est hérissé de grilles On voit à travers mais on ne pénètre pas Un monde que les barreaux quadrillent Des barreaux que personne ne voit   Les mendiants voient les gens qui ne mendient pas Ceux qui les regardent et ne mendient pas encore Observent à travers la grille qu’ils ne voient pas Ceux qui accumulent leurs barreaux d’or   Ceux grillés de leur peau écrasent leur nez Sur les grilles pointillées des frontières Voient ce qu’il y a de l’autre côté Et meurent pour aller derrière

    Paul Obraska
                

    MEUTES II


     
    MURS   Murs bien droits, fierté du maçon Caressant les pierres avec amour En rêvant des murs de sa maison Qu’il espère bâtir un jour   Murs décrépis des cités Ornés de déjections de peinture Les désœuvrés à leur pied Devenus aussi durs que les murs   Murs tristes des prisons Grimpant haut dans le ciel Margelles d’un puits sans fond Où stagne le temps pénitentiel   Murs craintifs des citadelles Aux ouvertures meurtrières Où le capitaine à ses jumelles Redoute un ennemi qu’il espère   Murs illusoires des frontières Entraves à l’espoir du désespéré Même s’il se retrouve au cimetière Le rêve est de passer de l’autre côté   Murs humiliants des ghettos Dressés par l’injustice de l’Histoire Que franchissent les bourreaux En quête de sang pour exutoire   Mur sans issue du condamné Acculé debout dans l’impasse Dos au mur, les yeux bandés Et la mort annoncée en face   Murs obscurs des idéologies Aussi rigides que la pierre Qu’aucune raison ne franchit Armés de vérités premières

    Paul Obraska
     


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    LE GRAIN DE RAISIN

    Il tient le globe entre deux doigts
    Le pouce au sud, l’index au nord
    Il hésite encore dans son choix
    Il n’a pas décidé de son sort
     
    Que faire de cette Terre incurable
    Folle à force de tourner à l’envers
    Comme un derviche infatigable
    Mauvais exemple pour l’Univers
     
    L’écraser comme un grain de raisin
    Faire jaillir la pulpe et le jus
    Assécher le suc, exploser les pépins
    Faire disparaître ce globe corrompu
     
    Les continents basculent et se fracturent
    Les montagnes s’écrasent dans les plaines
    Le sang brûlant de la Terre jaillit des fissures
    Les mers s’élèvent comme des fontaines
     
    Dommage pour les fleurs et les papillons
    C’était une réussite, un peu fugace
    Les arbres aussi mais sans les bûcherons
    Les poètes peut-être. Non, ils L’agacent
     
    Pourquoi hésite-t-Il à écraser ce grain de raisin ?
    Pense-t-Il aux arbres, aux fleurs, aux papillons ?
    Sans doute car Il retire lentement Sa Main
    « Ce n’est pas la peine » dit-Il «  Ils s’en chargeront » 

    Paul Obraska
      



    Brulloff-Pomp-i.jpg
    Karl Brulloff "Le dernier jour de Pompéi" 
     
    CATACLYSME
     
    Les hommes fats installés sur la braise
    Regardent, satisfaits, leur unique nombril
    Et dressent sur la croûte d’une fournaise
    Les monuments orgueilleux de leur ville.
     
    Les puissants vaniteux font trembler les gueux
    Et tous sont balayés lorsque la terre frissonne,
    Lorsqu’elle éructe et vomit ses entrailles en feu
    En couvrant de ses cendres jardins et colonnes.
     
    La mer bascule comme une coupe renversée,
    Déverse dans l’écarlate sa marée monstrueuse
    En noyant dans ses flots ce qui n’a pas brûlé.
     
    La terreur des hommes devant la terre furieuse
    Est celle des enfants assaillis de cauchemars
    Qu’une mère insensible abandonne dans le noir. 


    Paul Obraska
     
     
     
    sharkeys.jpg
    Georges Bellows "Stag at Sharkey's"

    GLADIATEURS
     
    Trois hommes dans un ring tournent et dansent
    Les poings serrés frappent comme des marteaux
    Deux corps demi-nus s’emmêlent en silence
    Le troisième sous les sueurs surveille l’assaut
     
    Les sculpteurs de chair par les coups étourdis
    Aveuglés sous leurs arcades sanglantes
    Martèlent sans répit les faces meurtries
    S’accrochent l’un l’autre, épaves pantelantes
     
    La foule assemblée pour savourer la violence
    Guette la chute des gladiateurs chancelants
    Trépigne dans les rangs, hurle sa jouissance
     
    Par ses cris elle pousse les lutteurs au massacre
    Et souhaite un combat long et le coma du perdant
    Le vainqueur, sourire tuméfié, aura droit à son sacre



    Paul Obraska

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