• RETOUR DE CROISADE

     

    Voilà les marches du château de mes aïeux

    La grosse tour ronde à chapeau pointu

    La chaleur du foyer et le calme ennuyeux

    Le soldat de Dieu est de retour, fourbu

     

    On me croyait sans doute mort

    Parti depuis tant d’années loin des miens

    De contrées en contrées, de ports en ports

    Poussé par la Foi et l’appât du gain

     

    Les villes terrorisées par nos fières armées

    Que d’aventures, de triomphes et de peurs !

    Des juifs au passage passés au fil de l’épée

    Avant de délivrer le tombeau d’un des leurs

     

    Les splendeurs de Byzance entre nos mains

    Croisés, nous étions les soldats de Dieu

    Mais le Diable a parfois croisé notre chemin

    Que le Ciel nous pardonne, nous étions pieux

     

    Nous avons chevauché les déserts et les monts

    Dans nos armures éclatantes sous le soleil

    Miroirs au galop chargeant tels des démons

    Les bédouins éblouis n’avaient rien vu de pareil

     

    Nous avons été sans merci pour les infidèles

    Des Turcs rôtis à la broche en toute charité

    Le Ciel, j’en suis sûr, approuvera notre zèle

    Pour des soldats de Dieu, il n’y a pas de pitié

     

    La Terre Sainte arrachée à nos ennemis

    Les lieux saints désormais préservés

    Des Sarrasins qui les avaient conquis

    Et des Juifs, maudits pour les avoir créés

     

    Nous l’avons prouvé par nos exploits

    Nous étions les soldats du Dieu vivant

    Par le torrent de sang versé pour notre Foi

    Notre Foi n’est-elle pas née dans le sang ?

     
    Voilà les marches du château de mes aïeux
    Je ne ramène qu’une épée ébréchée
    Des récits sans fin pour le coin du feu

    Et quelques blessures mal fermées

    Paul Obraska


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  • LE GLAIVE

     

    Glaive brandi haut à La Mecque ou à Rome

    Sur le seuil sacré des maisons de prières

    Tu as enfoncé Dieu dans le cœur des hommes

     

    Tu as peuplé d’infidèles les champs des cimetières

    Tu as donné le choix aux peuples conquis

    Entre vivre esclaves ou faire tes prières

     

    Des déserts d’Afrique aux steppes d’Asie

    Des plaines d’Espagne aux Andes d’Amérique

    Tu as coupé les têtes de la rébellion

    Avant que les prêtres les remplissent d’illusions

     

    Tu as saigné l’humble supplique

    Tu as planté la graine de l’espoir
     

    Tu as tranché la bonne nouvelle

    Pour continuer à vivre, obligés de croire

    Les peuples à genoux devinrent fidèles

     

    Les hordes illuminées, le poing serré sur le glaive

    Continuent à caracoler à l’abri des Lumières

    Offrent leur paradis et imposent leur rêve

    Sur le seuil ensanglanté des maisons de prières



    Paul Obraska


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  • Robert Campin « La trinité affligée (le trône de Dieu) »



    MELODRAME DIVIN

     

    Dieu sur Son trône Se tient Lui-même dans Ses bras,

    Sa part souffrante comme un pantin inerte

    Que le montreur abandonne à sa perte.

    Un Dieu éternel peut-Il souffrir et mourir ici-bas ?

     

    Si la mort de l’homme est le châtiment de la vie,

    Elle fait partie de la perfection du Seigneur,

    Capable de vivre l’agonie et de mourir en acteur

    Pour Se relever à la fin et être applaudi.

     

    Le Père sur Son trône semble affligé.

    Mais pourquoi en voudrait-Il aux humains ?

    Ne s’est-Il pas envoyé sur terre pour être tué ?

    Les acteurs ont suivi le script de Son dessein.

     

    Pourquoi culpabiliser les hommes ?

    Sans supplice le message serait tombé à plat,

    Sans Golgotha pas de Rome,

    Pas de Christianisme sans croix.

     

    La Bonne Nouvelle a pu se répandre

    Une fois le sang du supplice versé

    Et le Héros revenu de Ses cendres.

    Le mélodrame divin s’est bien terminé.

     

     

    Paul Obraska

     


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  • Salvador Dali "Le Christ de St Jean sur la croix"


    TRANSIT

     

    Qui suis-je ? Homme ou Dieu ?

    Diantre ! Les deux ?

    Où suis-je ? Entre la terre et les cieux,

    En transit, entre les deux.

    Difficile de trouver sa place dans l’univers.

    Où vais-je ? Comme tous : à la recherche du Père.

     

    Alors c’est décidé, je rejoins l’Eternel.

    Son regard pèse sur mes épaules,

    Je suis en route vers le ciel,

    J’ai terminé mon rôle.

     

    De Là-Haut, Il me voit, cloué sur ma croix, revenir.

    Dommage. Mais j’emporte de beaux souvenirs,

    En montant je regarde l’eau refléter les cieux,

    Les villes bruyantes et les déserts silencieux,

    L’argent des montagnes et l’or des plaines,

    Les mortels entre plaisirs et peines.

     

    Je me souviens de la douceur et du charme féminins,

    J’ai regardé vivre les femmes avec des yeux humains,

    Et je me demande si ce n’est pas d’abord l’homme

    Qui, emporté par son désir, a croqué la pomme,

    Et accusé la femme de lui avoir forcé la main.

     

    Enfin quel que soit le coupable, j’ai racheté leurs fautes,

    Mais ils continuent et pour pécher aucun n’hésite,

    Je ne peux pas descendre à chaque fois qu’ils fautent,

    Ne devrais-je pas, mon Père, rester en transit ?

     

     

    Paul Obraska

     


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  • Andréa Mantegna "Christ mort"


    ELLES SONT LA

     

    Devant le corps mort

    Il ya des femmes qui prient

    Des femmes qui contemplent le mort

    En y cherchant encore une trace de vie

     

    Surtout les femmes vieillies

    Celles qui sont plus près de la mort

    Qu’elles apprivoisent par des soupirs

    Comme elles ont apprivoisé la vie

     

    Cette vie qu’elles ont couvée dans leur corps

    Ce corps qu’elles ont mis des mois à nourrir

    Et qui va maintenant se putréfier

    Sans pouvoir le retenir

     

    Les femmes tiennent les deux bouts de la vie

    Elles sont là aux deux extrémités

    Elles sont là quand on nait au premier cri

    Elles sont là quand on meurt pour l’éternité

     

    Elles donnent la vie

    Elles soignent le mort

    Elles veillent le corps

    Les hommes sont partis


    Paul Obraska 

     
     
    LE DERNIER TOUR

     

    Non, Milord, ce n’est pas correct

    On vous a vu blessé

    On vous a vu saigner

    On vous a vu souffrir

    On vous a vu agoniser

    On vous a vu mourir

     

    Et voilà que vous surgissez du tombeau

    Dans la lumière, intact, vivant

    Comme si rien ne s’était passé

    A un détail près pourtant :

    Vous avez des ailes dans le dos

     

    Non, Milord, ce n’est pas correct

    Nous étions tous effondrés

    Votre mère éplorée

    A caressé votre tête sur ses genoux

    La pauvre faisait pitié

    Essuyant le sang suintant des trous

     

    Non, Milord, on ne joue pas à périr

    On ne tourne pas la mort en dérision

    Car nous, Milord, nous allons mourir

    Vraiment

    Définitivement


    Paul Obraska


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  • Chaim Soutine " La cathédrale de Chartres"


    CATHEDRALES

     

    Dans le désert

    Il ne pensait pas aux cathédrales

    A ces vaisseaux lancés à la verticale

    A la fraîcheur de leurs pierres

    Au silence murmuré des prières

    Au soleil sur les vitraux plombés

    Dans la pénombre de morgue

    Aux statues blafardes éplorées

    Racontant des légendes du passé

    Sous le souffle grave des orgues

     

    Dans les cathédrales

    Il avait la nostalgie du désert

    De l'immensité jonchée de pierres

    De l'horizon horizontal

    Se glissant entre ciel et terre

    De la rosace du soleil blond

    De la chaleur pure de l'air

    Sous une voûte bleue de plomb

    Dans le vent aigu du désert

     

    Loin des dentelles de pierre

    Loin des idoles des chapelles

    Il était né dans le désert

    Où la terre est si proche du ciel

    Où l'homme est si solitaire

    Et se sent si mortel


    Paul Obraska


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  • Salvador Dali "Ascension"


    LE MONDE EST A MES PIEDS

     

    Et le monde est à mes pieds.

    Moi qui prêchais la modestie et l'égalité,

    Ils se mettent à genoux devant ma figure,

    Devant le marbre, le plâtre et la peinture.

     

    Ils me représentent dans les églises et les rues,

    Ils baladent à bras d'hommes ma statue,

    Je suis peint sur des milliers de tableaux,

    A dire vrai je ne me voyais pas aussi beau.

     

    Mais comme nourrisson ils ne m'ont pas réussi,

    Contrairement à ma mère toujours très jolie,

    Ils aiment beaucoup la promener dans les rues,

    Ou la faire apparaître à des enfants perdus.

     

    Ceux qui me représentent ne m'ont jamais vu.

    Pour croire en moi ils ont besoin d'une statue,

    Alors que nous voulions chasser les idoles

    De nos temples et les animaux qu'on immole.

     

    Comme eux j'ai beaucoup aimé ma mère,

    L'adoration qu'on lui porte ne me rend pas amère,

    Mais ils disent que ses statues pleurent du sang !

    Et pourquoi tous ces saints qu'on sollicite en priant ?

     

    Je confesse que je suis peiné par cette idolâtrie.

    Ces gens qui se traînent à genoux devant une effigie,

    Qui se découvrent, pleurent et prient devant elle,

    Comme si se nichait dedans le Père Eternel.

     

    Dois-je réapparaître pour corriger les choses ?

    L'histoire recommencerait et ça me rend morose,

    De nouveaux tableaux, de nouvelles statues,

    Et peut-être qu'à me voir enfin seraient-ils déçus


    Paul Obraska


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  • Rembrandt "Descente de la croix"


    PESANTEUR

     

    Qu'il est lourd le corps

    Os, muscles et viscères

    Plongés froids dans la mort

    Le corps mort se laisse faire

     

    Tête oscillante, bras ballants

    Dépouille pâle abandonnée

    Pantin désarticulé brimbalant

    Porté par l'un et par l'autre tiré

     

    Que la mort est lourde à porter !

    Elle pèse sur chaque vivant

    Un poids que la mort emportera

     

    Alors les autres s'occuperont du trépas

    Et vous serez ce pantin brimbalant

    Ce poids mort dans leurs bras


    Paul Obraska 




    Rubens "La mise au tombeau" (détail)


    MORBIDE

     

    Les martyrs pour ne pas vivre la mort en vain,

    Ne doivent pas disparaître sans souffrir.

    Les saints rencontrent dans la mort leur destin,

    Pour exister, ils doivent d'abord mourir.

     

    Plus les chairs flagellées ruissèlent de sang,

    Plus les fidèles en garderont le souvenir.

    Les croyants clapotent dévotement

    Dans le sang des martyrs.

     

    Les fidèles dissèquent les agonies,

    Contemplent les dépouilles torturées,

    Les stigmates des chairs meurtries,

    Et les restes des corps déchiquetés.

     

    Adorateurs inlassables des sacrifiés,

    Collectionneurs de reliques mortuaires,

    Clouant sur les murs un supplicié cloué,

    Un gibet au cou et aux flancs une haire.

     

    Les spectacles sanglants ne sont pas gratuits,

    Pour le sacrifice que personne n'a demandé,

    Il sera exigé des fidèles un prix :

    La culpabilité.


    Paul Obraska 


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  • Hiéronymus Bosch "Le Christ portant sa croix"


    MALEDICTION

     

    Dans le tableau de Hiéronymus Bosch

    « Le Christ portant sa croix »

    L'horrible foule toute proche

    Fait comme s'Il n'existait pas

     

    Le visage du Christ est serein

    Il souffre mais c'est pour ressusciter

    Les faces de la foule sont celles du Malin

    Le peuple de Jésus est déjà condamné

     

    La foule démoniaque se presse contre Lui

    L'entoure mais ne Le regarde pas

    Les gens parlent du temps et de la pluie

    Dans l'espoir qu'Il ne leur parle pas

     

    Car celui qui L'avait écouté un instant

    Mais refusé de l'aider à porter sa croix

    Fut condamné jusqu'à la fin des temps

    A marcher jusqu'à Son retour ici-bas


    Paul Obraska 

    Titien "Crucifixion"


    LE CRUCIFIE SOLITAIRE

     

    Mais que se passe-t-il ? je suis seul sur ma croix !

    Où sont passés les figurants ?

    Au début nous étions trois

    La croix sur le dos, ils ont levé le camp

     

    Ils ont cru que le spectacle était fini

    Dès qu'ils m'ont vu cloué

    Et ils sont tous partis

    Pas un Romain pour m'embrocher

    Pas un fidèle à mes pieds

    Pas une mère pour me pleurer

     

    Qu'il est triste d'être un crucifié solitaire

    Personne pour me voir souffrir

    Ils avaient sans doute mieux à faire

    Mais il n'y a pas de sacrifice

    Si personne n'est là pour l'applaudir

     

    Enfin ce n'est pas rien d'être Son Fils

    Ils auraient pu rester jusqu'à la fin de la scène

    Le drame avait été promu et annoncé

    J'avais préparé les rôles à la Cène

    Ils n'ont pas compris et m'ont abandonné

     

    Je suis seul sur ma croix comme un brigand

    Pas une âme charitable pour me déclouer

    Je sens que je vais y rester deux mille ans

    Paul Obraska


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  • Le Caravage "La prise du Christ"


    L'ARRESTATION

     

    On était sous l'Occupation

    Marqué il se savait menacé

    Par la police et les étrangers

    Prêts à mater toute rébellion

     

    Les collaborateurs de l'ennemi

    Prêts à vous donner pour rien

    On se cachait pour rompre le pain

    On se méfiait même de ses amis

     

    La milice vint au petit matin

    Conduite par son délateur

    Qui le désigna dans le jardin

     

    Il avait vécu la nuit dans la peur

    A présent il n'espérait plus rien

    Puisqu'il connaissait son destin

    Paul Obraska



    Le Caravage "Ecce homo"

    UN CAS DIFFICILE

     

    « Voici l'homme » dit le professeur Pilate

    En montrant un patient trentenaire

    Que l'assistant avait recouvert  

    D'un manteau écarlate

     

    Le professeur s'adressait à l'assemblée

    Venue pour entendre un verdict éclairé

    Sur cet homme emmené par l'entourage

    Et dont nul ne comprenait le langage

     

    Le patient portait une couronne d'épines

    Un roseau en guise de sceptre dans la main

    Pilate commenta tout en faisant l'examen

    Ce cas bien difficile dépassant la médecine

     

    Le patient se prenait pour Dieu

    Ce qui était assez banal en somme

    Mais en lui Dieu se prenait pour un homme

    Ce qui rendait son cas épineux

     

    Certains le prenaient aussi pour un roi

    Sans royaume il admettait sa royauté

    Et le professeur compta sur ses doigts :

    C'était une trinité de la personnalité

     

    La preuve était que les trois personnes

    En une se parlaient sans cesse entre elles

    L'une priait vers elle-même qu'elle lui pardonne

    Ou se faisait des reproches adressés au ciel

     

    Cet esprit n'était pas sain

    Conclut le professeur médecin

    Et il prescrivit un traitement

    Qui provoqua la mort du patient

     

    Ce cas difficile a fait couler beaucoup d'encre

    Depuis des siècles le monde se penche dessus

    Le professeur Pilate n'était qu'un cancre

    Et il faut mettre une croix sur sa cure indue

    Paul Obraska


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