• Les experts portent-ils la burqa ?

    Le 23 octobre dernier j'ai écrit un billet : "sexisme onusien" à propos des remontrances de l'ONU à la France pour avoir verbalisé deux musulmanes portant le niqab. La chronique de l'écrivain algérien Kamel Daoud paru dans Le Point du 1er novembre est consacrée à ce sujet et je me suis permis de la reporter ci-dessous :

    PAR KAMEL DAOUD

    "La France a été condamnée par des experts onusiens, sans effet de contrainte, pour avoir verbalisé deux femmes portant le niqab. « Le Comité a jugé que l’interdiction du niqab viol[ait] la liberté de religion [et] les droits humains. » La mesure d’interdiction est même jugée radicale, presque avec un jeu de mots malsain. Courtes phrases de la littérature de l’Occident piégé par son utopisme de la démocratie. Mais aussi résumé indirect du piège du siècle dernier : accepter les fascismes au nom du droit à la liberté de chacun ? Ou réduire la liberté de certains pour justement la sauver et la préserver face à des gens qui vont y mettre fin s’ils sont au pouvoir ? Equation à solutions diverses. Parfois très coûteuses.

    En Algérie, le gouvernement vient d’interdire le port de la burqa dans l’administration. L’Algérie ne sera pas cependant condamnée pour cette interdiction, ni interpellée. Il y a peut-être une sorte de traitement par spécificité culturelle sur cette question dans les instances internationales. La burqa est une affaire interne, sans extension symbolique, quand il s’agit d’un pays dit musulman, comme l’Algérie. Elle est une affaire de droit, de symbolisme lourd, de surcharge communautaire en Occident. Je déteste ce mot mais là on semble bien « essentialiser ». Passons. 

    Ce qui reste à retenir, c’est comment on peut lire ce genre de littérature du raffinement de la défaite de la liberté face au fascisme montant. On y prêche par quelques présupposés : l’un, le plus scandaleux, est que la burqa est un choix. Donc un choix de liberté. On oublie qu’on n’a jamais vu des femmes en burqa manifester pour la liberté des femmes qui ne la portent pas, ni en faveur des femmes non voilées des pays du « Sud ». La liberté est à sens unique. En deux, on y prêche par déni et en fermant les yeux sur l’état du monde qui n’est pas occidental. Le port de la burqa sera en effet une liberté lorsque des femmes ne se feront pas tuer, harceler, violenter, déclasser et insulter parce qu’elles ne portent ni voile ni burqa hors d’Europe. Il y a des géographies où ne pas se voiler est un délit, de loi ou d’inquisition. Aucune femme n’a été tuée en Occident parce qu’elle refusait de porter des talons aiguilles, mais des femmes sont tuées dans des pays où le port du voile est une contrainte. Cela coûte 150 euros d’amende en France si on porte le niqab, mais cela coûte des vies ailleurs si on ne le porte pas. Venir aujourd’hui défendre la liberté de la burqa en Occident, c’est défendre l’obligation de la porter au « Sud ». 

    Le corps des femmes. Troisième a priori discret : on y consacre le présupposé misogyne culturel, presque : la burqa est un droit de… femmes. Car va-t-on défendre le droit d’un homme à porter une cagoule ? Non. Conclusion : cacher son corps est un droit féminin, lié au statut, au genre, au sexe, à son infériorisation. Un homme qui porte une cagoule est un braqueur, une femme qui porte une cagoule est une culture. Car elle est femme. C’est-à-dire qu’elle est un sexe. Dans l’argumentaire de ces experts, on reprend même un vieux leitmotiv de la littérature de justification du voilement : c’est un moyen pour la femme d’investir l’espace public. On ferme les yeux sur la monstruosité de cette excuse : la femme n’a accès à cet espace qu’au prix de son corps. Elle a le choix de garder un corps mais enfermée, ou de sortir mais sans son corps. On professe la mutilation comme solution graduée pour la rééducation à la liberté. Cela fait passer la renonciation comme une libération et la compromission comme compromis. On oublie qu’on consolide ainsi une normalisation affreuse de la renonciation au corps, au lien social, à l’humanité et ses partages. La burqa devient un débat sur la liberté et pas un débat sur l’atteinte à la liberté.

    Faut-il encore le rappeler ? La burqa n’est pas un droit, c’est un uniforme, un renoncement, une exclusion, un refus. C’est un projet politique." 

    « HalloweenC’est ainsi que les cons se font connaître »

  • Commentaires

    1
    Jeudi 1er Novembre à 10:01

    Brillant !

      • Jeudi 1er Novembre à 10:46

        Oui, et c'est la raison pour laquelle je me suis permis de rapporter cette chronique intégralement.

    2
    Brindamour
    Jeudi 1er Novembre à 10:07

    Le comité des droits de l’homme de l’ONU a une présidence tournante.

    Ainsi elle fut présidée par l’Arabie Saoudite et la Libye. Entre autres.

    Nos journalistes n’ont pas publié les réactions de ce comité au sujet de la condamnation

    à mort d’une chrétienne Pakistanaise qui avait bu de l’eau réservée à des musulmans.

     

      • Jeudi 1er Novembre à 10:48

        Ces comités sont de tristes plaisanteries ubuesques.

    3
    Jeudi 1er Novembre à 10:30
    Pangloss

    Dans un pays musulman, on ne se pose pas la question car tout le monde est censé être musulman. On peut donc y interdire la burqa pour des raisons pratiques.

    En France qui n'est pas (pas encore?) un pays musulman, interdire la burqa est une atteinte à la liberté d'appliquer les prescriptions d'un islam politique envahissant (envahisseur?).

      • Jeudi 1er Novembre à 10:52

        Et Kamel Daoud met bien l'accent sur cette distinction : dans les pays non musulmans, burqa et niqab sont des uniformes à visée politique.

    4
    Jeudi 1er Novembre à 11:25

    Il parait que c'est un saoudien qui préside le "machin" en ce moment on comprends les remontrances, car chez eux çà ne plaisante pas!

      • Jeudi 1er Novembre à 11:38

        D'après ce que j'ai lu, et c'est paradoxal, c'est l'Israélien Yuval Shany qui présidait ce comité au moment de la décision. Il a tout de même admis que pour lui et quelques autres, la burqa et le niqab étaient des formes d'oppression de la femme. Décision sans doute prise à la majorité des imbéciles.

    5
    Souris donc
    Jeudi 1er Novembre à 11:32

    Je n'oublierai jamais l'élégance de Kamel Daoud à La Grande Librairie, pris à partie, à propos de ses positions sur les agressions de la nuit de Noël à Cologne, par Mehdi Meklat du Bondy Blog (donc forcément du camp des opprimés). Lequel s'est avéré ensuite un manipulateur haineux de la pire espèce, tant et si bien que François Busnel, se retrouve obligé d'intervenir dans un communiqué, simple et bref : Merci aux followers de La Grande Librairie de m’avoir alerté : je découvre, comme tout le monde au lendemain de l’émission du 16 février dernier, les tweets de Mehdi Meklat. Ces propos sont odieux et inacceptables. Ils discréditent totalement leur auteur. Rien, à la lecture du livre ou sur le plateau de jeudi soir, n’indiquait l’idéologie contenue dans ces tweets. Mais si j’avais eu connaissance, avant l’émission, de l’existence de ces tweets, je n’aurais bien évidemment pas invité leur auteur. 

      • Jeudi 1er Novembre à 11:44

        Kamel Daoud a de la classe et du talent. Les autres sont des roquets haineux justifiant l'injustifiable.

    6
    Jeudi 1er Novembre à 13:57

    En parlant de liberté de religion et de droits humains, le Machin a t-il condamné la destruction de statues religieuses et de croix de calvaires ou les incendies ou dégradations d'églises et de chapelles, en France ou ailleurs, en Europe ou plus loin ?

    Sans parler des persécutions et violences physiques contre les chrétiens un peu partout dans le monde ?

    (Je n'ai pas suivi toute les délibérations du Machin...)

     

    la carte est un peu ancienne, mais ça donne quand-même une idée de la chose...

      • Jeudi 1er Novembre à 14:06

        Ce Machin étant dominé par des pays non démocratiques et notamment islamistes qui ne se condamnent jamais eux-mêmes, une condamnation de la part de ces pays où il ne fait pas bon vivre (la preuve : leurs habitants tentent de rejoindre les pays condamnés) équivaut souvent à un certificat de bonnes moeurs et de respect de l'individu et de sa liberté.

    7
    Jeudi 1er Novembre à 18:39

    Magnifique ! Que peut-on ajouter de plus ? 

      • Jeudi 1er Novembre à 19:06

        Tout est dit et bien dit.

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