• Kandinsky "Bleu ciel"

    PETIT CONTE

     

    Par la cheminée il entendait des rires

    Un rire de gorge d'enfant aux éclats cristallins

    La cascade claire du rire de la mère

    Le rire retenu du père attendri

    Et par la cheminée de la chaumière

    Une fumée de joie montait jusqu'à lui

    La hotte vide à ses pieds

    Il écoutait en souriant assis sur le toit

    Pendant que les rennes éparpillés

    Broutaient la neige des nuages froids

    Paul Obraska


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  • Vincent Van Gogh "Le lit de Van Gogh à Arles"


    LA COMPLAINTE DES MEUBLES

     

    Il est temps que l'on se penche

    Sur la souffrance de ces exploités

    A-t-on pensé

    Aux armoires qui baillent de leurs planches

    Mais ne peuvent se coucher

    Aux lits toujours allongés

    Sans pouvoir se redresser

    Aux chaises debout sur quatre pieds

    Et qui ne peuvent jamais s'asseoir

    Et que dire des tiroirs

    Que l'on met sous clé

    Et des tables obligées d'écouter

    Des conversations dérisoires

     

    Comment ne pas comprendre en voyant

    Les bibliothèques obligées de se bourrer

    Leurs entrailles chargées de livres enivrants

    Que personne ne lit ou qu'on a oubliés

    Même rassemblés et lus avec émoi

    Pourquoi portent-elles un tel poids

    Alors qu'elles seront un jour vidées

    Les livres dispersés ou vendus ou jetés

    Lorsque le lecteur sera mort et enterré

     

    Les meubles se plaignent chaque nuit

    Ecoutez leurs craquements

    Ecoutez leurs gémissements

    Qui accompagnent votre insomnie


    Paul Obraska


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  • Henri Matisse "Fenêtre ouverte"


    LA FENÊTRE OUVERTE

     

     

    Par la fenêtre ouverte est entrée

    Une odeur verte de varech

    Une senteur humide et salée

    Chassée par le cri des mouettes

     

    Par la fenêtre ouverte est entrée

    Une méchante mouche verte

    Zigzaguant dans un vol affolé

     

    Par la fenêtre ouverte est entré

    Un oiseau de neige piégé

    Par cette cage offerte

    Qui goba la mouche épuisée

     

    Par la fenêtre ouverte est entré

    Un chat jaune aux yeux beiges

    Qui happa l'oiseau de neige

     

    Par la porte le maître est entré

    Il ne mangea pas le chat

    Mais le prit dans ses bras

    Pour le caresser

     

    Le chat le ventre rond ronronna

    Regarda son maître et regretta

    De ne pas pouvoir le manger


    Paul Obraska 


     

    Berthe Morisot "La chasse aux papillons"


    LE PAPILLON

     

    Le papillon ouvrait et fermait ses ailes

    Comme on feuillette un ouvrage d'art

    Il avait peint sur les pages en dentelle

    Des yeux ronds écarlates bordés de noir

    Sur des tons fondus de couleur cannelle

     

    Les enfants couraient derrière en riant

    Le filet brandi au-dessus du vol éperdu

    Le papillon virevoltant se posa hésitant

    Sur la tige nue d'une fleur sans pétales

    En prenant la place de la fleur perdue

    Ses ailes translucides aux motifs colorés

    Etalées immobiles comme des pétales

    Il passait ainsi pour une fleur des prés

     

    Mais le filet s'abattit sur l'insecte floral

    Les enfants ne voyaient que leur plaisir

    Même si d'autres devaient en souffrir

    Le papillon qui s'était pris pour une fleur

    Laissa sur les doigts serrés du chasseur

    Un peu de la couleur de son tableau vivant

    Un tableau miraculeux que le cruel enfant

    Allait ce soir soigneusement épingler

    Dans la boite comme une fleur séchée


    Paul Obraska


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  •  

    ESCAPADES IV

       Odilon Redon "Le Bouddha"


    REINCARNATION

     

    Je ne suis que moi

    Je n'ai aucun souvenir de mes vies passées

    Et de mes innombrables trépas

    Baume bienfaisant de la mémoire effacée

     

    Avoir été l'arbre que le bûcheron abat

    La promesse avortée de l'œuf gobé

    L'insecte que l'enfant écrase sous ses pas

    L'animal traqué qui renonce, épuisé

     

    Dans ce monde de terreur incarnée

    Mieux vaut disparaître qu'une fois

    Et ne pas renaître en n'importe quoi

     

    Mais n'importe quoi ne sait pas qu'il va mourir

    Je n'en sais rien. Je n'en ai pas le souvenir

    Dommage


    Paul Obraska 


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  • klimt92.jpg
    Gustave Klimt "Bouleau dans une forêt"

    LA HACHE ET LE FEU
     
    Et les arbres se mirent à marcher
    Avec leurs grosses pattes d’éléphant
    Leurs bras noueux emmêlés
    Leur chevelure verte au vent
    Muraille de troncs mouvants
    Vêtus d’une écorce craquelée
     Pachydermes au cuir ligneux
    Ne craignant ni la hache ni le feu
     
    Ils cherchaient leurs racines perdues
    Dans les prés et les champs
    Autrefois forêts à perte de vue
    Les hommes sur leurs pattes d’oiseau
    Les avaient chassés de chez eux
    Par la hache et le feu
     
    Ils sautaient haies et ruisseaux
    Avec leurs grosses pattes d’éléphant
    Rien n’arrêtait leur marche folle
    Hêtres, chênes et bouleaux
    Faisaient trembler le sol
    Avec d’horribles craquements
    Dans les prés et les champs
    Et les hommes aux abois
    Sur leurs pattes d’oiseau
    S’enfuirent devant la horde de bois
    Emportant avec eux
    La hache et le feu
     
    Mais en retournant la terre
    Pour rechercher leurs racines
    Les arbres déçus ne trouvèrent
    Dans les plaines et les collines
    Dans les entrailles de la terre
    Que des racines d’homme
    Des morceaux de soldats
    Abattus au combat
    Sur les champs de bataille
    Par la hache et le feu

    Paul Obraska

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  •  

    ESCAPADES II

     
    Vincent Van Gogh : « L’église à Auvers »


    LE DIVIN PEINTRE
     
    Nous sommes à l’image du Très-Haut
    Et vice versa.
    Alors comme nous, le Très-Haut se sent parfois morose :
    Lui, en regardant en bas,
    Nous, en regardant en haut.
     
    Un jour, le Très-haut en pensant à autre chose,
    (Il a tellement de choses à penser)
    Mit Son Auguste Doigt dans le ciel d’un bleu profond,
    L’agita distraitement comme on remue son café
    Et fut surpris de créer un céleste tourbillon
    De grosses volutes d’azur attristé.
     
    En voyant ce qu’Il avait créé contre Sa Volonté,
    Il voulut compléter le tableau
    Et demanda à un peintre un peu fou
    De mettre une église dessous.
    Le peintre qui ne vendait aucun tableau,
    Accepta par désespoir cette proposition,
    Mais ne se faisait aucune illusion,
    Le Très-Haut ne s’abaisserait pas à payer son tableau.
    En plus, Il voulait quelque chose de grand et de beau :
    Une basilique ou une cathédrale,
    Et le peintre qui n’en faisait qu’à sa folle tête,
    Fit une église de guingois, toute bancale,
    Avec une modeste paysanne à cornette.
     
    Bien sûr, le Très-Haut n’était pas contre la modestie.
    Un instant décontenancé par le peintre un peu fou,
    Dans Sa Grande Bonté impitoyable, Il ne l’a pas puni.
    Il lui avait déjà tiré l’oreille dans un accès de courroux
    Et le Tout-Puissant ne connaissant pas Sa Puissance,
    Le pavillon de l’oreille était resté dans Sa Divine Main,
    Avant d’échouer dans celle profane d’une prostituée.
    Il y a vraiment des gens qui n’ont pas de chance,
    Même quand on est un peintre divin.
     
    Alors le Très-Haut, dans Sa Grande Bonté
    Permit au peintre un peu fou de se suicider
    Devant une toile inachevée
    Dans un beau champ de blé.
     
    Paul Obraska

     


    Vincent Van Gogh "12 tournesols dans un vase"


    UN AMOUR IMPOSSIBLE

      Une petite marguerite des prés Etait amoureuse d’un tournesol cultivé Elle avait été élevée avec les herbes Alors que lui, entouré des siens, était superbe C’était le plus grand, le plus beau Avec son œil de braise et sa couronne solaire Il faisait tourner toutes les têtes Il sentait bon le sable chaud Comme dans la chanson du légionnaire Et la petite marguerite défaite Se languissait à ses pieds En palpitant de ses pétales pâles   Un jour, la petite marguerite n’en pouvant plus Décida de s’offrir au grand tournesol Alors, elle s’effeuilla de sa jupe florale En retirant un à un ses pétales Qui tombèrent en pluie sur le sol Lentement Langoureusement Un peu Beaucoup Passionnément A la folie Et se retrouva petit à petit nue Dans le plus simple appareil Toute offerte devant lui   Mais le grand tournesol ne l’avait même pas vue Son œil de braise toujours fixé sur le soleil Il tournait la tête lentement, très digne La petite marguerite désemparée Versa quelques larmes de rosée Et confuse, honteuse, se cacha Derrière une feuille de vigne Qui passait par là

    Paul Obraska
     

     
     

       


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  •  
     
    L’HOMME QUI AVAIT RENCONTRE DIEU
     
    Un vieil homme avait un jour rencontré Dieu
    Oh ! Pas dans une église, un temple ou une mosquée
    Car Dieu avait honte de s’y montrer
    Mais dans un parc sur un banc comme un petit vieux
     
    Il s’était assis et le vieil homme s’était écarté
    Il ne savait pas que c’était Dieu
    Il ne l’avait jamais fréquenté
    Ils sont restés assis silencieux
    Comme deux inconnus
    Comme deux petits vieux
     
    C’est Dieu qui commença à parler
    Il demanda à l’homme si ce parc lui avait plu
    Il en parlait comme si c’était Lui qui l’avait créé
    L’homme en se tournant vit son visage barbu
    Où donc l’avait-il déjà rencontré ?
    Ça devait remonter à une éternité
     
    Mais Dieu lui dit en hésitant un peu :
    Je suis Dieu
    Et le vieil homme lui demanda poliment :
    Comment allez-Vous ?
    Et Dieu répondit : pas très bien en ce moment
    Ça ne m’étonne pas du tout
    Fit l’homme âgé en se levant
     
    Vous partez déjà demanda Dieu un peu déçu
    Et l’homme répondit que son temps était compté
    Que c’est Lui qui l’avait ainsi voulu
    Seuls les Dieux avaient pour eux l’éternité
     
    Dans un parc en se promenant
    A tout moment on peut rencontrer l’inattendu
    Si vous rencontrez un petit vieux sur un banc
    Sachez qu’il est plus près de Dieu que des vivants
    Mais ne faites pas comme s’il n’existait plus 

    Paul Obraska
     

    Chagall "Les portes du cimetière"

    JOLI CIMETIERE
     
    C’est un joli cimetière
    Où les tombes bien en rangs
    Comme s’alignent les enfants
    Dans la cour de l’école primaire
    Guettant le signal pour s’éparpiller
    A tous vents en criant leur liberté
     
    Et les morts attendent sagement
    Qu’on vienne un jour les délivrer
    Immobiles sans trop s’impatienter
    L’endroit est joli et ils ont le temps
     
    Ses portes comme des bras écartés
    Ouverts sur le monde des vivants
    Invitent les nouveaux morts à entrer
    A se coucher sans faire de manière
    Les anciens  pousseront leur pierre
    Pour faire une place au nouvel arrivé
     
    Les vivants entrent toujours gênés
    Ils marchent lentement en silence
    Avec respect pour ne pas les réveiller
    Mais ne montrent aucune impatience
    Dans ce joli cimetière pour y rester 

    Paul Obraska
     
      bruegel39.jpg
    Pieter Bruegel (l'Ancien) "Le triomphe de la Mort"

    OU VONT-ILS ?
     
    Où vont-ils tous ces morts depuis la nuit des temps ?
    Ils sont innombrables et les cimetières si petits
    Sont-ils la terre que piétinent les vivants ?
     
    Peut-être lassés d’être piétinés sortent-ils la nuit
    Hors de leurs boîtes de bois verni les squelettes
    Iraient se promener dans un bruit de cliquetis
    Les momies dérouleraient leurs bandelettes
    Et sortiraient du sarcophage sans leur habit
    Les pharaons quitteraient le noir des pyramides
    Pour jouer sous la lune avec le sable du désert
    Et ceux qui n’ont pas eu de sépulture solide
    Émergeraient comme des racines de la terre
     
    Où vont-ils tous ces morts depuis la nuit des temps ?
    Les cimetières sont si petits mais le ciel est si grand
     
    Peut-être errent-ils dans le firmament
    En soufflant sur la queue des comètes
    Pour en faire de la poussière d’argent
    Les morts emporteraient leurs squelettes
    Pour fabriquer avec des météorites filants
    Aux cieux les morts feraient ainsi la fête
    Et laisseraient la terre aux vivants
     
    Alors les vivants ne devraient pas encombrer les nues
    S’ils veulent que les morts ne leur tombent pas dessus
     


    Paul Obraska

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