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    ESCAPADES XXVII


    George Grosz « A Oskar Panizza »  

     

     « SOLEIL VERT »

     

    Le vieux plus que centenaire parlait au robot

    Qui ne le comprenait pas

    Ce n’était pas toujours comme ça

    Avant le monde était beau

     

    Plastique tu n’as jamais vu de forêts

    Des multitudes d’arbres géants

    Leurs branches puissantes se touchaient

    Leurs feuilles changeaient avec le temps

     

    Plastique tu n’as jamais vu de fleurs

    De petites merveilles multicolores

    Que l’on offrait pour le bonheur

    De ceux que l’on aimait encore

     

    Plastique tu n’as jamais vu d’eau pure

    Miroir transparent en pleine nature

    Les animaux venaient y boire en liberté

    Avant d’être exterminés

     

    La nature tes électrons ne l’ont jamais vue

    Avec  des prés et des champs à perte de vue

    Tu ne connais que cette ville monstrueuse

    Récupère mon corps… Pousse la shooteuse


    Paul Obraska


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    LE RENDEZ-VOUS AVEC LE FIGUIER



    J’ai franchi en hâte la verte Garonnette

    En prenant le pont sonore de métal nu.

    Sur l’eau végétale j’ai vu ma silhouette,

    Comme l’ombre étrangère d’un inconnu.

     

     

    Près de la mer j’ai retrouvé le figuier,

    Il était encore là, fidèle au rendez-vous,

    Au bord de la route des gens pressés,

    Mais je fus atterré en me glissant dessous.

      

    Comme il avait changé mon arbre favori !

    Une année et je le reconnaissais à peine,

    Comment avait-il pu se traîner jusqu’ici ?

    Le voyant si malade, j’en eu de la peine.

     

    Ses feuilles jadis épanouies et charnues

    Se recroquevillaient, les bords déchirés,

    Leur senteur que j’aimais avait disparu,

    Le vert avait pali et le cœur était rongé.
     
     

    Ses fruits tombés à terre avant de murir,

    Leur pauvre peau ocre, flasque et ridée.

    Près de la mer éternelle, il allait mourir,

    Ne revoyez pas ceux que vous avez aimés,

    Gardez d’eux la beauté intacte du souvenir.

     

    Paul Obraska

     

     

     


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  • GEOMETRIE III

     

    SPHERES

     

    Les multiples soleils explosent sur les sphères d’argent

    Le fracas lumineux frappe les globes oculaires blessés

    La fuite du regard glisse sur leur contour lisse et brillant

    Sans que l’ombre d’un angle vienne l’accrocher

     

    La matière s’accomplie dans les sphères

    Dans le feu circulaire des soleils errants

    Dans la danse bleutée de la Terre

    Dans la caverne noire du firmament

     

    Les sphères mobiles roulent à l’unisson

    Dans l’univers rond et la cour des écoles

    Tenues prisonnières par la gravitation

     

    Les sphères féminines exercent leur attraction

    Sur les corps anguleux des mâles qu’elles affolent

    Pour s’unir dans la sphère molle de la gestation

     

     

    Paul Obraska

     


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  • Piet Mondrian : "Composition avec bleu"


    GEOMETRIE II

     

    LIGNES

     

    Lignes des tours toujours plus hautes dans le ciel

    Celle de l’horizon épousant la croupe de la Terre

    Celles où courent les électrons entre les pylônes de fer

    Celles des rails rampant vers des voyages parallèles

     

    Ligne de vie dans le creux d’une main tendue

    Celle perverse où s’accrochent les poissons

    Celle que l’on renifle et que l’on sait poison

    Celle à nœud coulant où s’accroche le pendu

     

    Ligne que le condamné rebelle a refusée

    Celles des frontières que l’on cherche à franchir

    Celle visant celui qui ne sait pas qu’il va mourir

    Lignes bien alignées de chair humaine enfoncées

     

    Ligne que trace l’enfant la langue entre les dents

    Celle d’un visage que l’on caresse d’un doigt attendri

    Celles faites de mots vains que personne ne lit

    Celles où l’on trace des notes emportées par le vent

     

     

    INTERSECTION

     

    Rencontre des regards, imprévue,

    Aux fenêtres des trains à l’arrêt,

    Pont du hasard entre inconnus

    Lien invisible entre les quais.

     

    Par ce mélange bref de regards,

    Les présents se sont un instant croisés,

    Quand les trains lentement démarrent,

    Ils s’éloignent dans des sens opposés

    Comme un nœud qui se défait.

     

    Les visages ne se reverront plus,

    Ils s’effacent pour chacun à jamais.

    Que d’amitiés et d’amours perdus.

     

    Paul Obraska


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  • Kandinsky : "Composition VIII"

    GEOMETRIE I
     

     

    PARALLELES

    Solitude des parallèles alignées

    Cheminant chacune de son côté

    Sans jamais se rencontrer

    Comme deux jumelles fâchées

     

    Peut-être qu’avec patience

    Au bout de l’espace sans fin

    Au bout de leur persévérance

    Se rencontreront-elles enfin

    Mais quand elles se croiseront

    Ce sera dans l’infini leur fin

    Par l’étreinte de l’intersection

     

    TRIANGLE

    Ils sont trois à se tenir par la main

    Ils aimeraient former un couple uni

    Mais l’autre reste et fait l’importun

    On ne sait des deux qui sera choisi

    Alors aucun ne veut passer la main

    Et attend en vain que l’autre soit parti

     

    CARRE

    Comme dans le losange pointu, leur cousin

    Ce sont quatre frères siamois

    Chacun est lié à deux autres par les coins

    Ils sont attachés trois par trois

    Le quatrième est un miroir pour chacun

     

     

    RECTANGLE

    Chacun regarde l’âme sœur de l’autre côté

    Elles sont séparées par toute la surface

    Et se font face sans jamais se toucher

    Elles ne peuvent quitter leur place

    Sans détruire la figure imposée

     

    CERCLE

    Le  cercle tourne sans cesse en rond

    Car son rêve inavoué est de devenir sphère

    Mais il reste sur son plan, collé à sa dimension

    Il devrait se contenter d’être parfait sans rien faire



    Paul Obraska


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  • APPÂTS

     

    Le pont de Galata fait le grand écart sur la Corne d’Or

    Au-dessus des arches farcis de restaurants de poissons

    Des centaines de pêcheurs debout aux deux bords

    Alignés comme des pelotons d’exécution

     

    Cela fait si longtemps, poisson

    Que tu te laisses prendre bêtement

    A l’appât sur l’hameçon

    N’as-tu rien appris depuis tout ce temps ?

     

    Et le poisson est resté muet

    En filant dans les eaux de la Corne d’Or

    Autour des appâts qui flottaient

    En lui promettant la mort

     

    Et toi l’homme si fier et si niais

    N’as-tu rien appris depuis tout ce temps ?

    Pourquoi cèdes-tu encore

    Aux mêmes appâts depuis si longtemps

    En avalant les hameçons d’or

    Que tu recracheras en mourant



    Paul Obraska


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  • VACUITE

     

    Dans le jardin j’ai trouvé,

    Derrière un buisson,

    Un toit sans maison

    Hérissé de cheminées.

     

    Sans fenêtre, j’ai trouvé des barreaux sciés

    Et dissimulée sous un arbrisseau,

    J’ai trouvé une échelle sans barreaux.

    Un évadé s’était sans doute  échappé

    De l’absence inquiétante de prison.

     

    L’évadé évanescent était peut-être dans le buisson.

    En soulevant une feuille morte, je l’ai trouvé.

    Il s’est levé sans jambes pour me barrer le chemin,

    Le couteau magique de Lichtenberg à la main.

     

    Sur son visage sans yeux coulait une larme,

    Dans ma poitrine creuse il a planté l’arme blanche :

    Le « couteau sans lame auquel manque le manche »

    Mais je n’ai pas voulu rendre l’âme ;

    Un si beau cadeau, on ne le rend pas.

     

    Bien que sans destin, j’ai eu de la chance.

    Il me l’avait planté dans le cœur par négligence,

    Sans me faire ainsi passer de vie à trépas ;

    On ne plante pas bêtement l’absence de couteau

    Dans le cœur d’un homme qui n’en a pas.

     

    L’évadé dépité est parti penaud,

    Après avoir replié la lame absente

    Dans le manche manquant du couteau.

     

    Il a repris l’échelle sans barreaux et sans joie,

    Pour entrer par une fenêtre inexistante

    Dans une maison dont il ne reste que le toit.

     

     

    Paul Obraska

     


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  • LA VILLE AUX TROIS NOMS


     


    Nous avons été dans la ville jadis romaine

    A cheval sur des mers et sur deux continents

    Elle est à l’Islam mais elle fût chrétienne

    La ville où régnaient empereurs et sultans


     


    Avec ses mille et mille minarets effilés

    Comme des phallus pointant vers le ciel

    Avec ses milliers de dômes en rangs serrés

    Comme des ventres bombés gros de fidèles


     


    Ses milliers de croyants appelés à la prière

    Par des voix s’élevant de mosquée en mosquée

    La tête vers La Mecque et au ciel leur arrière

    Leurs femmes reléguées dans un coin isolé


     


    La ville où les palais regorgent de joyaux

    Offrandes royales des royaumes craintifs

    Dans les cours le souvenir des bourreaux

    Le rouge des tulipes tel le sang des captifs


     


    Dans les salles et les couloirs déserts

    Des harems aux vitraux de couleurs

    Les ombres de femmes voilées errent

    Spectres libérés des sultans noceurs


     


    Nous avons été dans la grande ville multicolore

    Où de vaines merveilles pendent le long des rues

    Où foisonnent à la suite pacotilles et bijoux d’or

    Vantés par les héritiers d’un empire qui n’est plus

     


    Paul Obraska 


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  • Félix Vallotton « La valse »

     

    LES YEUX NOIRS

     

    Sur le pont Saint-Louis

    Devant les badauds était assis

    Un accordéoniste sans tête

    Ses doigts couraient à l’aveuglette

    Sur les touches de l’instrument

     

    Il jouait les yeux noirs

    Sans tête et sans voir

     

    Comme un nœud coulant

    Un nœud papillon blanc

    Ornait son cou sans tête

    Hier il avait quitté la fête

    Sans quitter son habit noir

     

    Il jouait les yeux noirs

    Sans tête et sans voir

     

    Un accordéon c’est si beau

    Pour jouer une valse ou un tango

    Mais l’accordéoniste sans tête

    Ne voulait plus jouer de musette

    La tête perdue dans son habit noir

     

    Il jouait les yeux noirs

    Sans tête et sans voir

     

    L’accordéoniste avait perdu la tête

    Dans un bal la veille au soir

    En jouant une valse musette

    Devant la femme aux yeux noirs

    Qui lui avait tourné la tête

    Mais l’avait laissé sans espoir

     

    Il jouait les yeux noirs

    Sans tête et sans voir

     

     

     

    Paul Obraska

     


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  • Gustav Klimt « Schubert au piano »

     

     SCHUBERT AU PIANO

     

    Les belles inaccessibles si proches de lui,

    Perdues dans leurs pensées,

    Suivent la partition à la lueur des bougies.

    Une autre regarde la danse des mains nues

    Sur les touches dociles du clavier

    Où les chants de l’impromptu

    Mêlent leurs cadences.

    Elles frémissent en écoutant les graves gronder,

    Alors que les notes hautes s’élèvent pudiques,

    Retenues par le poids des silences.

    Et la mélodie un instant suspendue

    Reprend mélancolique,

    Comme un amour perdu,

    Pour s’éteindre en douce nostalgie,

    Dans le regret des passions disparues,

    Quand le grondement au loin s’évanouit.

     

    Paul Obraska

     



    Gustave Klimt "Musique"


    LE CLUB DES CHANTS INACHEVES
     
    Il y a un club qui rassemble dans les cieux
    les musiciens morts avant de devenir vieux
    ceux qui disparaissent avant quarante ans
    et qui ont du génie ou beaucoup de talent
     
    Pergolese en est le benjamin
    Marie par son instinct de mère
    a un petit faible pour l'Italien
    Quand on joue son Stabat Mater
    elle l'écoute debout sous le charme
    sans pouvoir retenir ses larmes
     
    Quand Pergolese vint Purcell était déjà là
    en habit de cour après avoir quitté ses rois
    Entre composteurs lyriques ils se sont vite compris
    et les deux s'inclinèrent quand Mozart arriva
    Le grand Mozart déjà grand lorsqu'il était petit
    tiré d'une fosse commune après qu'on l'eùt trouvé
    là où les croquemorts sous la neige l'avaient égaré
     
    Schubert bohème et fidèle en amitié
    hésita à quitter le cimetière de Vienne
    où il était enterré près de son cher Beethoven
    Lui qui n'avait pu partager de grand amour
    lorsque le délicat Chopin arriva à son tour
    il lui fit raconter sa passion pour Maria
    dont la maternelle George Sand le consola
    Mendelssohn accepté au club peu avant
    en homme raffiné les écoutait poliment
     
    Le dernier arrivé parmi eux fut Bizet
    trois mois après la création de Carmen
    le temps que les critiques se déchaînent
    sur l'opéra qui allait triompher peu après
     
    Sur les portées des étoiles filantes
    les musiciens aux chants inachevés
    composent les musiques enivrantes
    qu'ils n'ont pas eu le temps de créer
     
    C'est pour ça que devant un ciel étoilé
    devant l'orange d'un coucher de soleil
    devant l'amour des amants
    dans le rire des enfants
    en tendant bien l'oreille
    on entend venues des nues
    des musiques inconnues

    Paul Obraska

     
         


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